LE BURKINA FASO SOUS TENSION !

Publié le par INFOSUD

Des fissures dans l'image du Burkina Faso

OUAGADOUGOU, 28.12.06 (InfoSud-IPS) La brusque poussée de fièvre d'une partie de l'armée burkinabé, dans la capitale Ouagadougou, la semaine dernière, est un coup porté à la l'image du Burkina Faso, un pays d'Afrique de l'ouest considéré jusque-là comme un Etat paisible.

Des militaires en colère contre le meurtre d'un de leurs camarades par des policiers, ont attaqué pendant deux jours (les 19 et 20 décembre) à l'arme automatique et détruit des installations de la police à Ouagadougou. Ces incidents ont fait cinq morts et plusieurs blessés.

Par ailleurs, plus de 600 prisonniers se sont évadés de la Maison d'arrêt et de correction de Ouagadougou à la suite d'une attaque des militaires contre cet édifice.

Conséquence immédiate : l'incident a entraîné le report sine die des sommets de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) et de l'Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA), prévus initialement et respectivement les 22 et 23 décembre. Le président burkinabé Blaise Compaoré devait assurer la présidence de la CEDEAO à l'issue du sommet des chefs d'état de l'organisation.

Cet incident inquiète également des analystes qui craignent une menace sérieuse pour le processus démocratique dans ce pays qui a déjà connu cinq coups d'Etat depuis son accession à l'indépendance, en 1960. "La diplomatie burkinabé prend un grand coup avec ces incidents dans la mesure où un événement, qui ressemble à une mutinerie au niveau de l'armée, a pu remettre en cause l'ensemble des forces de sécurité à telle enseigne qu'on ne puisse pas tenir un sommet", souligne Luc Ibriga, professeur de droit à l'Université de Ouagadougou. Pour lui, ces évènements ne donnent pas une bonne image de l'Etat burkinabé et de sa diplomatie.

"On ne peut pas avoir des chefs d'Etat sur son territoire et ne pas disposer de l'ensemble des forces de sécurité pour assurer leur sécurité. L'état dans lequel se trouvaient ces forces de sécurité ne leur permettait pas de prendre en charge leur sécurité", ajoute Ibriga qui estime la décision du report des deux sommets est sage.

Selon plusieurs observateurs, ce genre d'évènement était prévisible parce que c'est une pratique courante des militaires vis-à-vis des civils et des policiers qu'ils bastonnaient impunément. Par ce comportement, les militaires se prennent pour des citoyens au-dessus des autres, ajoutent ces observateurs.

"Notre démocratie a pris un coup et un coup qui peut lui être fatal quand on sait que le pouvoir a reculé en reportant les sommets de l'UEMOA et la CEDEAO, et en ne sanctionnant pas les militaires", explique, pour sa part, Alexandre Pagomziri Ouedraogo, président du Mouvement burkinabé pour l'émergence de la justice sociale (MEBJUS), une organisation non gouvernementale (ONG) basée dans la capitale.

Les soldats n'ont pas été sanctionnés, mais Ibriga et l'avocat Bénéwindé Sankara ont demandé des sanctions exemplaires. "Sinon, cela prouverait que chacun peut prendre les armes pour revendiquer", souligne Ibriga.

Le Burkina Faso, dénommé précédemment Haute Volta jusqu'en 1984, a enregistré son dernier coup d'Etat qui a porté au pouvoir le président Compaoré en 1987. Ce coup de force sanglant avait coûté la vie au président Thomas Sankara, le leader de la révolution burkinabé, mais avait conduit à l'ouverture démocratique après l'adoption d'une nouvelle constitution en 1991. Depuis, le président Compaoré a troqué son uniforme militaire en tenue civile et s'est fait relire trois fois.

"Nous avons vécu une succession de coups d'Etat, il faut que ceux qui gouvernent aujourd'hui aient la mémoire qu'ils sont intervenus sur la scène politique parce qu'il y a avait un certain nombre de problèmes", prévient Ibriga. "Mais le fait de vivre au jour le jour et considérer que ce qui est arrivé hier ne peut pas arriver demain, risque de nous donner de grandes surprises".

Au nombre des problèmes soulevés par des analystes, figurent les frustrations, l'absence de gouvernance et la corruption qui, selon eux, touchent aussi bien l'administration civile que militaire.

"On peut avoir un retour en arrière avec les frustrations dues au fait que notre processus démocratique ne s'accompagne pas au plan économique de l'amélioration des conditions de vie des populations", avertit Ibriga. "Il faut travailler à dépolitiser notre administration pour éviter que cette administration ne serve une partie des citoyens au lieu de tous les citoyens. Sinon, ce qui est arrivé en Mauritanie, au Tchad, et en Centrafrique, peut arriver chez nous", ajoute Ibriga à IPS.

La Mauritanie a connu un coup d'état en août 2005, alors que le Tchad et la Centrafrique sont confrontés actuellement à des rebellions armées qui menacent les régimes en place.

L'absence de sanctions contre les militaires, après les incidents, est perçue par des analystes comme la prime a une impunité entretenue par un pouvoir aujourd'hui pris à son propre piège.

Pour l'Union pour la renaissance/Mouvement sankariste de l'opposition, le président Compaoré récolte ce qu'il a semé, et ce parti accuse le régime d'être responsable de l'insubordination et du vandalisme de certaines catégories de citoyens après avoir lui-même banalisé l'assassinat et autres crimes odieux depuis son accession au pouvoir.

L'un des assassinats qui ont choqué tout le pays et la sous-région est, selon des analystes, le meurtre du journaliste indépendant Norbert Zongo et de trois de ses compagnons, retrouvés criblés de balles dans leur véhicule incendié, en décembre 1998. Huit ans après, la justice burkinabé a conclu à un non-lieu rendu en juillet 2006, mais contesté par plusieurs organisations de défense des droits de l'Homme à l'intérieur comme à l'extérieur du pays.

Plusieurs autres partis d'opposition et des organisations de la société civile ont dénoncé, ces dernières années, des exécutions extrajudiciaires et l'impunité dont jouissent les responsables présumés de ces crimes au sein des forces de sécurité.

Selon le MBEJUS qui a entrepris, depuis une année, de former les forces de défense et de sécurité sur les valeurs républicaines et la gouvernance, ces militaires et policiers manquent de formation et ignorent souvent les détails de leurs missions spécifiques dans un Etat de droit.

"Nous avons compris qu'ils veulent s'informer sur toutes ces valeurs, mais leur formation (de base) constitue souvent un obstacle à leur intégration complète dans le processus démocratique", explique à IPS, Ouedraogo du MBEJUS.

Le MBEJUS a déjà formé 2.400 membres des forces de défense et de sécurité qui vont constituer, selon cette ONG, un lot de volontaires pour la promotion des valeurs de l'Etat de droit.

"Il faut que les premiers responsables des forces de défense puissent prendre des décisions qui sont perçues comme faisant partie des valeurs de l'Etat de droit", ajoute Ouedraogo pour qui le manque de gouvernance entraîne l'impunité.

Brahima Ouedraogo

Infosud

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