Gabon : "Un sentiment de révolte anime les Gabonais"

Publié le par Le Monde

Alors que la tension est toujours palpable au Gabon après l'annonce des résultats de l'élection présidentielle, les lecteurs du Monde.fr gabonais et français résidant au Gabon réagissent au scrutin et aux violences qui ont suivi. Les premiers décrivent un "coup de massue" et se sentent volés. Les seconds ont à cœur de ne "pas faire de vagues" et attendent que l'orage soit passé.
  • De quoi demain sera-t-il fait ? par Edgar M.

En ce moment [jeudi 3 septembre], à Libreville, Port-Gentil, Mitzic et dans d'autres grandes villes du pays, le feu a commencé à brûler certains symboles du "système". En soirée, le grand marché de Nkembo de Libreville a été la proie des flammes... et il est possible que plusieurs autres édifices partent en fumée dans le courant de la nuit.

Un sentiment mêlé de peur, d'appréhension et de révolte semble animer les Gabonais que nous sommes ; mais nos frères des forces armées découragent toute circulation et dispersent promptement tout attroupement. La population attend des consignes de la part des opposants pour une éventuelle désobéissance civile... Mais sans médias, les rumeurs les plus folles contribuent à la confusion générale... Nous ne savons pas de quoi demain sera fait.

  • Un coup de massue par Elsa G.

L'annonce des résultats a fait l'effet d'un coup de massue. Mon quartier, pourtant résidentiel, était d'un calme de jour de deuil, puis quelques grosses cylindrées et taxis ont commencé à circuler. Les parents et amis avec qui j'ai communiqué au téléphone semblaient vivre la même révolte, le même écœurement devant le peu de démocratie avec lequel la proclamation des résultats a eu lieu. Après tous les événements qui se sont succédé, coupures d'électricité aux heures de pleine écoute, la monopolisation des médias d'Etat par Ali Bongo, l'arrêt des émissions de la chaîne de télé de Mba Obame et le sabotage des émetteurs ne pouvaient pas nous faire croire en la victoire d'Ali. Tout ressemblait à un coup de force tant le personnage et sa clique de pédégistes sont antipathiques par leurs façons de s'imposer, le pouvoir étant de leur côté.

  • Libreville reste calme par Rhinesse K.

Aujourd'hui (vendredi 4 septembre), l'atmosphère est calme à Libreville, on sent tout de même une certaine hésitation. Actuellement je suis sur mon lieu de travail où j'ai été le premier arrivé. Il est 8 heures bientôt mais les bureaux sont encore déserts (insuffisance des taxis dans la ville certainement). Certaines entreprises ont accordé un week-end prolongé et certains commerces demeurent fermés.

L'opposition a tort de contester les résultats. Elle a commis une erreur stratégique en se présentant en rang dispersé (18 candidats contre Ali). En additionnant les résultats obtenus par les deux principaux candidats de l'opposition (25,88 % pour André Mba Obame et 25,22 % pour Pierre Mamboundou, selon les chiffres officiels) on arrive à 51 % soit 10 points au-delà du score réalisé par le candidat du Parti démocratique gabonais (41 %). En outre le taux de participation de 45 % n'a pas joué en faveur de l'opposition. De même la mobilisation a été plus forte dans les régions électoralement acquises au parti d'Ali Bongo.

  • Le ciel m'est tombé sur la tête par Lila

J'ai appris les résultats de l'élection présidentielle par sms de mon frère alors que je me trouvais sur mon lieu de travail, angoissée et stressée par deux nuits interminables à attendre que la commission électorale vienne enfin tourner la page de plus de 40 ans de système Bongo. Le ciel et la lune me sont tombés sur la tête ! Vivant en France, j'ai passé des coups de téléphone au Gabon. On m'a dit que seule la principale chaîne gabonaise fonctionnait et martelait en boucle la victoire écrasante du candidat favori. J'ai de suite retrouvé des compatriotes dans un café. Beaucoup parlaient de prendre leurs dispositions pour rentrer au Gabon afin de participer au soulèvement contre le hold-up. J'ai peur.

  • On vit les événements enfermés par Michel R.

Les événements, nous les vivons enfermés. Je suis depuis plus de 20 ans au Gabon, marié a une Gabonaise et à chaque fois que des événements se produisent, on incrimine les Français en général. Que ce soit à propos d'élections ou de la richesse des dirigeants. Il suffit qu'un politicien, un juge ou un journaliste parle en critiquant le Gabon et nous voila visés, nous les résidents !

  • Je n'ose pas sortir de chez moi par Judith M.

Française, depuis peu de temps au Gabon, je mentirais en disant que je vis bien la situation actuelle. Et pourtant, je la vis seulement de mon appartement ou de sa terrasse dont je n'ose sortir en vertu des consignes données par le ministère des affaires étrangères.

Ma réaction naturelle serait de condamner les violences et les menaces proférées à l'encontre des Français. Mais dans un second temps, je ne peux, sinon approuver, tout du moins comprendre. Si les Gabonais ont effectivement vu l'occasion unique depuis quarante ans de s'exprimer par un vote libre et transparent, l'élection promise leur a finalement été volée et ils n'ont pu s'en emparer. Et puis, si les incitations à la haine qui ont été proférées à l'encontre des Français demeurent dérangeantes et peu rassurantes, elles peuvent s'expliquer au vu de la nature d'une certaine présence française qui a explicitement pris position pour Bongo, sacrifiant par là sur l'autel des affaires toujours florissantes la chance d'une leçon de démocratie.

Je me faisais, sûrement naïvement, une joie de voir émerger et arriver au pouvoir une nouvelle classe politique, sincèrement motivée et désireuse de voir enfin redistribuées les richesses dont ce pays regorge.

  • Pour les expatriés, ne pas faire de vagues par Gilles

Je suis expatrié à Libreville depuis quelques mois. Ce matin vendredi 4 septembre, les rues de la ville sont encore désertes, même si on sent que l'activité reprend petit à petit, de nombreuses sociétés ont ouvert leurs portes, ce qui n'est pas encore le cas des petits commerces. Je suis moi-même au travail ce matin, mais les clients se font encore rares. Nous pensons que l'activité mettra quelques jours à repartir.

Le mot d'ordre des expatriés français est de rester chez soi, ne pas faire de vagues, même si beaucoup on repris le chemin du travail ce matin. C'est une journée particulière, car on saura dès ce soir probablement si tout est fini ou si la situation peut dégénérer à Libreville. Pour l'instant, le premier scénario semble se dessiner.

Publié dans L'AFRIQUE

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