INTERVIEW DE LILIAN THURAM,FOOTBALLEUR ENGAGé

Publié le par SUD QUOTIDIEN

LILIAN THURAM, INTERNATIONAL FRANçAIS DE FOOTBALL: « L’assimilation est quelque chose de très dangereux … »
(Sud Quotidien 21/07/2006)


Les footballeurs eux-mêmes sont devenus des marchandises que l’on vend et achète, et dont on se sépare au gré des fluctuations du marché. Beaucoup sont semblables à des machines-robots, mercenaires sans feu ni lieu, qui passent d’une fabrique à l’autre, portés uniquement par le flot des sommes indécentes d’argent. Et l’on dirait que plus ils sont idiots, plus chers ils coûtent. Or, précisément, Lilian Thuram ne correspond guère à cette caricature. Nous nous sommes assis sur une banquette, dans le hall de l’hôtel. Il a commandé du thé. Et nous nous sommes expliqués. Voici, en partage, les propos d’un homme très vivant et extrêmement attachant, qui sait parfaitement qui il est, d’où il vient et où il va. Et qui parle sans détours, mais avec humilité et compassion.

La Coupe du monde vient à peine de s’achever. Au lieu de prendre des vacances bien méritées, vous voici en Afrique du Sud, après un passage à Dakar, au Sénégal. Pourquoi êtes-vous ici ?

Je suis ici pour parler d’une maladie qui, malheureusement, est très peu connue. Il s’agit de la trypanocytose. Cette maladie génétique est très répandue dans le monde. Mais elle reste relativement invisible. Je suis ici pour mettre en lumière cette maladie et pour sensibiliser les populations et les autorités en espérant que seront mis en place les mécanismes destinés à résoudre les problèmes que rencontrent les malades.
Car, pour le moment, c’est une maladie que l’on ne peut pas guérir. Mais à travers des dépistages, on peut améliorer un certain nombre de choses, voire éviter la maladie. Le fait de la détecter permet que très tôt, les malades soient pris en charge et bénéficient ainsi d’un meilleur confort de vie. Il faut savoir que l’on peut très bien vivre avec cette maladie. Encore faut-il avoir accès aux médicaments et aux soins et encore faut-il éduquer les malades. On peut en effet être atteint de cette maladie sans le savoir. Il y a donc des réflexes à cultiver pour éviter des crises très douloureuses. Car, en fait, c’est une maladie de la douleur.

Ceci est loin d’être votre première visite en Afrique du Sud.

J’étais déjà venu en 2001. Nous avions joué un match ici. Je crois que nous l’avions d’ailleurs gagné. Mais le match, pour moi, était quelque chose d’accessoire.

Ah bon !

On avait eu la chance de rencontrer Nelson Mandela. Pour moi, il est plus qu’une idole. Il représente énormément de choses ; énormément de luttes pour la dignité - dignité de l’homme en général et pas seulement de l’homme noir. Car, souvent, on restreint son combat au combat pour la dignité du seul homme noir. Or, son combat consistait à faire avancer l’homme, tout simplement. Et si, aujourd’hui, l’Afrique du Sud est ce qu’elle est, c’est grâce à lui et à des personnages comme lui.

On reviendra sans doute sur cette question de l’homme, de l’avenir de l’humain et de son présent au cours de cette conversation. Pour le moment, dites-moi qu’est-ce qui, au fond, vous a emmené à réfléchir comme vous le faites, à prendre les positions pour lesquelles vous êtes connu, et à conduire votre vie de la manière dont vous la conduisez.

Je suis né en Guadeloupe, une île des Caraïbes où il s’est passé quelque chose de cruel et d’extraordinaire tout à la fois. Et d’abord quelque chose de cruel parce qu’il y a, ici, des hommes africains que l’on a réduit à l’esclavage. En Guadeloupe s’est opérée la rencontre de l’Afrique et du monde esclavagiste. À la fin de cette période de captivité, il y a eu la venue des Indiens, en conséquence de quoi la culture guadeloupéenne est mixte. Je suis un produit de cette mixité et de cette rencontre tragique de laquelle est née une nouvelle culture. C’est peut-être ce qui me porte à réfléchir sur ces questions de métissage. Le métissage culturel est une richesse. Mais il peut aussi être un traumatisme s’il n’est pas bien vécu ou bien expliqué. Je suis donc de cette terre-là.

Vous êtes issu d’une famille nombreuse.

Je suis issu d’une famille monoparentale. Ma mère avait 5 enfants. Elle avait dû « immigrer » en France ou, disons, en Hexagone, car la Guadeloupe, c’est la France. Elle était venue en Hexagone parce qu’elle avait envie de donner quelque chose de meilleur à ses enfants. Cette expérience a énormément nourri ma pensée et ma vie. Nous avons été transportés vers la recherche de quelque chose de mieux. C’est pour cela que je comprends l’expérience des immigrés. Car, si les gens étaient heureux chez eux, ils ne partiraient point.

À
quel âge avez-vous quitté la Guadeloupe ?

J’ai quitté la Guadeloupe à l’âge de 9 ans.

Et vous vous êtes installés où exactement dans l’Hexagone ?

À Bois-Colombes.

Vous rêviez alors de devenir, un jour, un footballeur professionnel.

Non. Quand j’étais petit, je rêvais de devenir prêtre. À la messe, j’étais toujours frappé par cette parole concernant le partage. J’entendais la voix de cet homme qui pouvait réconcilier les gens. Le même homme avait le pouvoir de pardonner aussi. Quelque part, c’est quelque chose qui fait partie de moi et qui m’habite encore.

Et donc, vous vous êtes installés dans l’Hexagone.

Je suis resté peu de temps à Bois-Colombes. Je suis tout de suite parti habiter Avon, près de Fontainebleau. C’est une banlieue de la région parisienne. J’habitais dans une cité.

Qu’est-ce que c’était, l’expérience des cités pour un jeune de votre âge, dans ces années-là ?

À la cité, j’ai rencontré toutes sortes de gens qui venaient d’horizons divers, de pays divers. Moi, je suis Français Guadeloupéen. Dans la cité, j’avais des amis qui étaient Pakistanais, Zaïrois, Algériens, Marocains, Portugais, Espagnols. Mon meilleur ami était espagnol. J’ai grandi avec tous ces enfants, sans barrière de nationalité. On a toujours vécu en bonne entente. Il y avait une très grande amitié. On partageait tous les moments. Nous avions la chance d’habiter une cité située pas loin d’une forêt. Ensemble, nous découvrions, par exemple, les jeux des autres et leurs costumes. Par exemple, les Pakistanais jouaient au cricket, et cela nous interpellait. Les Portugais avaient leur propre jeu qui nous interrogeait aussi. J’allais souvent chez mon ami Zia. Sa maman était pakistanaise.

Vous voulez dire qu’il y avait, dans ces cités, quelque chose comme une mosaïque de cultures et de peuples. Et que votre adolescence a été vécue un peu comme une manière de découverte et de rencontre de cette diversité humaine.

Dans cette cité, tout nous interpellait. Les jeux des autres, les manières de s’habiller des autres, les mets des autres, les musiques des autres, les fêtes des autres. On se faufilait dans les fêtes des adultes. La bière coulait à flots. Il y avait des musiques traditionnelles, des femmes habillées en pagnes. Et donc, je me suis nourri à tout cela. Et c’est à raison pour laquelle, aujourd’hui, je ne comprends pas ces incompréhensions entre les gens.

À quoi attribuez-vous ces incompréhensions entre les gens et cet apparent refus de «vivre ensemble», de partager les différences et, éventuellement, de forger des similarités ?

Je crois que c’est parce que l’on n’apprend pas à se connaître. Il est fondamental d’apprendre, très tôt, à connaître l’Autre. Le respect de l’Autre doit se traduire par la connaissance de l’Autre. On ne peut ni respecter les gens, ni vouloir vivre avec eux si on ne les connaît pas. On ne connaît pas l’Autre si on se limite à vouloir qu’il nous ressemble. Tout le monde ne peut pas nous ressembler. Ce n’est pas possible. Nous sommes différents, mais seulement culturellement. Il faut comprendre que nous aspirons tous à la même chose, le bonheur. Nous voulons tous être heureux même si nous avons des compréhensions différentes de la vie. Nos religions, par exemple, peuvent être différentes. Mais elles nous apprennent toutes à tendre vers un bonheur qui nous situe au-delà du présent immédiat.

De la cité, vous êtes ensuite allé à Monaco.

Je suis parti à Monaco à l’âge de 17 ans. J’y suis allé pour jouer au football. Là aussi, une autre réalité s’est imposée à moi. Je quitte la banlieue et je me retrouve à Monaco – comment dire – dans l’opulence. Je n’étais pas encore adulte, mais je comprenais déjà un certain nombre de choses. Par exemple, j’ai tout de suite compris que la valeur des gens n’est pas liée à l’argent ; que ce qui compte, c’est la sensibilité du cœur. Après Monaco, je suis parti à Parme en Italie. Encore une fois, je me suis retrouvé en position d’étranger.

Vous avez donc été, très tôt, un homme en mouvement, qui n’a cessé de bouger ; aujourd’hui ici, demain ailleurs.

Voilà. Et tout ça a été un enrichissement. Je me suis chaque fois efforcé de m’adapter. Ce que j’ai appris, c’est de ne jamais se renier. Aller vers l’Autre n’implique pas que l’on se renie.

Ce souci de soi, de ne pas se renier, et cette éthique de l’Autre à la rencontre duquel on marche et que l’on embrasse en mieux le connaissant – tout cela résulte-t-il de votre position en tant que Français, Guadeloupéen et, comment dire, Noir ?

Je suis de la Guadeloupe, de la France. Je vis dans une culture qui, historiquement, a toujours cherché à enfermer le Noir dans une sorte d’homogénéité. On a pensé que les Noirs formaient un groupe homogène. Ce n’est pas le cas.
Le fait de bouger et de m’adapter m’a convaincu qu’il ne faut pas avoir peur d’apprendre de ce qu’il y a autour de soi. Il faut apprendre à échanger sans se perdre. Malheureusement, on veut expliquer aux gens qu’il faut qu’ils renient leur culture pour passer inaperçu et s’assimiler. Or, l’assimilation est quelque chose de très dangereux pour soi-même et pour l’Autre parce que en s’assimilant, on n’apporte rien à l’Autre et, surtout, l’on se perd.

( Suite dans notre prochaine édition)
Entretien réalisé par
Achille Mbembe

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Publié dans INTERVIEWS

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