Centrafrique - Union Européenne : Jean Claude ESMIEU donne t-il l'insomnie ?

Publié le par Le Confident

La nouvelle est tombée comme l’effet d’un coup de foudre tropicale. Mais c’est depuis quelques semaines que les caciques, proches du régime et faucons au sein du gouvernement, ruminaient cette colère. Ceux qui disent que toute vérité n’est pas bonne à dire viennent d’avoir raison.

En réalité, M. J. C. Esmieu, Ambassadeur, Représentant de l’Union Européenne était déjà dans le collimateur des autorités centrafricaines pour son esprit de liberté et de franchise. En plusieurs occasions déjà, dont une prestation remarquée à l’Assemblée Nationale. Jean Claude Esmieu, qui croyait aider le pays et les autorités, ne mâchait pas ses mots. Le diplomate européen était connu pour le franc-parler. Il n’était supporté et toléré que par ceux des Centrafricains qui avaient l’esprit ouvert et qui avait besoin d’un homme comme celui-là, qui osait dire tout haut ce que les autres pensaient tout bas. Par le passé, M. Jean Claude Esmieu aurait déjà été menacé d’expulsion. Mais le gouvernement n’osait pas franchir le Rubicon qui aurait des conséquences graves sur les relations avec l’Union Européenne. Le commissaire au développement, M. Louis Michel, aurait même été approché, mais qui n’avait pas voulu donner de suite aux sollicitations des autorités centrafricaines.

Des ministres mécontents quittent la réception

Les ennuis de M. Jean Claude Esmieu ont cette fois commencé le 8 mai 2009, lors de la réception à l’occasion de la Journée de l’Europe. A la suite d’un discours réquisitoire et d’une projection de diapositives, le ministre d’Etat Cyriaque Gonda, les ministre Zingas, de la Jeunesse et des Sports, Gaston Mackouzangba, de la Fonction Publique et du Travail, et Jules Bernard Ouandet, mécontents des propos du Représentant de l’ Union Européenne, ont vivement protesté et quitté la réception, au grand dam des convives qui n’étaient pas pas moins que des Représentants des Institutions Nationales, des Corps Constitués de l’Etat et des diplomates. A l’occasion, un ministre, plus vexé que les autres n’avait pas manqué de traiter le diplomate européen de «petit fonctionnaire de l’Union Européenne ». Le public était scandalisé, mais les membres du gouvernement excédés n’en avaient cure. Ils avaient même quitté la réception alors que M. Célestin Leroy Gaoumbalet, président de l’Assemblée Nationale, et M. Faustin Archange Touadera étaient encore présents dans l’enceinte du siège de l’Union Européenne à Bangui. Tout le monde se demandait quel ver a pu piquer les ministres qui étaient passés outre les usages diplomatiques. L’affaire n’a pas pu s’arrêter là, car quelques jours après le mouvement d’humeur des membres du gouvernement, le ministre d’Etat Cyriaque Gonda, dans une interview à notre Journal, enfonçait le clou, en déclarant qu’il n’accepte pas qu’on lui fasse des leçons de nationalisme. Tout est dit et cette déclaration traduit parfaitement le malaise des autorités centrafricaines. Pour elles, M. Jean Claude Esmieu a voulu se prendre pour plus royaliste que le roi.

Le gouvernement n’est pas à son premier coup de maître

Les ennuis de M. Jean Claude Esmieu ne font pas plaisir au cercle des diplomates et chefs des organisations internationales accrédités en République Centrafricaine pour les diplomates, les autorités centrafricaines ont trop tendance aux réactions épidermiques. Ainsi la liste des diplomates expulsés se rallonge. M. Stan Kwein, Représentant Résident des Nations Unies, avait été contraint au départ pour dit-on, avoir refusé de cautionner des opérations obscures lors des élections de 2005.
Le diplomate onusien était consentant pour apporter l’appui technique du PNUD, mais, ne pouvait aller au-delà de ce que lui enseigne l’éthique de sa mission. M. Stan Kwain avait drainé de nombreux projets en Centrafrique dont le Fonds Mondial. Il avait fortement appuyé la presse locale pour une couverture correcte des élections ce qui n’était pas de l’humeur du pouvoir. M. Ibrahima Djibo, Représentant auprès du pays des Nations Unies, avait été aussi expulsé en décembre dernier pour avoir osé évoquer, dans un rapport la rupture profonde entre les gouvernants et la population centrafricaine. Ce rapport dont la paternité a été attribuée à la M. Djibo, avait fait l’objet d’un débat du dialogue politique inclusif et avait soulevé un véritable tollé de la part des tenants du pouvoir.
L’ambassadeur François Lonseny Fall, Représentant Spécial du secrétaire Général des Nation Unies au BONUCA, avait, lui aussi, connu toutes les misères dans l’exercice de sa mission. Ces ennuis avec le gouvernement avaient commencée après la rencontre avec Laurent Djim Wei, le chef des opérations de l’Armée Populaire pour la Restauration de la Démocratie (APRD). Cette démarche du diplomate onusien auprès des rebelles a été le détonateur qui a amené le mouvement à se choisir un chef politique en la personne de M. Jean Jacques Demafouth. La suite est maintenant connue, car M. François Lonseny Fall, qui militait en faveur d’un accord global de paix, avait finalement réussi sa mission le 21 Juin 2008 à Libreville (Gabon).

Le gouvernement, qui avait dans sa vision et sa stratégie les accords parcellaires et qui ne voulait pas suivre le diplomate onusien, a fini par adhérer à sa thèse qui petit à petit, a conduit à l’organisation du dialogue politique inclusif puisque la voie était aplanie.

Une décision mûrement réfléchie

S’agissant de M. Jean Claude Esmieu, Ambassadeur Représentant de l’Union Européenne, après le 08 mai 2009, l’affaire a d’abord été largement commentée dans les cercles des faucons du régime avant d’être portée à l’attention du Conseil des Ministres. Le ministre des Affaires Etrangère s’en est saisi et a adressé une lettre à la commission de l’Union Européenne à Bruxelles réclamant le rappel de M. Esmieu. Selon les extrémistes parmi les ministres, M. Esmieu a dérayé et il doit partir. Mais, malgré cette décision considérée comme précipitée, le gouvernement centrafricain tient à préserver l’excellence de ses rapports avec l’Union européenne. Cela paraît fort curieux ; le gouvernement centrafricain se défend farouchement de n’avoir pas déclaré M. Jean Claude Esmieu persona non grata. Mais il a voulu tout simplement, à travers sa lettre, s’opposer à un quelconque prolongement du mandat du diplomate européen au-delà du délai initialement fixé. Le gouvernement soutient fermement que sa lettre aurait été mal interprétée à Bruxelles. Ce qui est certain, c’est que le diplomate européen devenait encombrant pour les autorités centrafricaines, car empêcheur de tourner en rond qui donnait l’insomnie aux tenants du régime de Bangui. Le diplomate européen était particulièrement attaché aux principes démocratiques et à la bonne gouvernance. Il n’hésitait pas à prendre sa plume pour dénoncer l’attribution des permis forestiers hasardeux, la prédation et l’enrichissement illicite de certains hauts personnages de l’Etat. La goutte d’eau qui a fait déborder le vase est la prise de position publique de M. Jean Claude Esmieu le 08 mai 2009, lorsqu’il a insisté sur l’organisation des élections en 2010. Le gouvernement a assimilé ces propos à une déclaration de guerre et à une ingérence dans les affaires intérieures de la République Centrafricaine.

Une décision lourde de conséquences

Pour le moment, la crise est ouverte. Selon des sources dignes de foi, M. Jean Claude Esmieu devait terminer son mandat le 15 Juin 2009, donc dans quelques jours. Sommé de quitter la RCA, le diplomate européen coule toujours des jours tranquilles à Bangui en attendant la décision de la Commission de l’Union Européenne. Pourquoi le gouvernement centrafricain n’a-t-il pas attendu la fin du mandat du diplomate européen pour s’opposer à la reconduction de son mandat ? La lettre du gouvernement centrafricain a été considérée dans les arcanes de l’Union Européenne comme une volonté des autorités centrafricaines à constamment étouffer la vérité. Si une crise devait être ouverte, la RCA paierait un lourd tribut, car Bruxelles est le plus gros bailleur de fonds d’aide au développement avec la Banque Mondiale et le PNUD qui avaient fortement soutenu la RCA lors de la préparation et la tenue de la Table Ronde des bailleurs de fonds de Bruxelles en octobre 2007. M. Jean Claude Esmieu s’était investi personnellement dans le déblocage de nombreux projets d’infrastructure. Cette séparation brutale entre la RCA et l’un de ces principaux défenseurs risque d’avoir des conséquences imprévisibles même si l’on sait que M. Jean Claude Esmieu n’est pas partisan de la langue de bois. Les élections approchent et le pays aura besoin de soutien. Le processus DDR nécessitera des moyens conséquents que seuls les fonds de consolidation de la paix ne pourront à eux seuls supporter. La COMIPAX, qui aide la RCA à maintenir la sécurité et la paix, est financée par l’Union Européenne. La décision gouvernementale est certes prise, mais les autorités ont-elles réfléchi aux conséquences, si elle devait déboucher sur une crise ?

Mardi 02 Juin 2009
Madimba Mimba

Publié dans ACTUALITES NATIONALES

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