Géopolitique : Giscard et Mobutu vus par les Américains

Publié le par Jeune Afrique

En pleine Guerre froide, Français et Américains manœuvrent en Afrique. Le journaliste Vincent Nouzille révèle les dessous de cette politique à travers les rapports de la CIA et du département d’État.

C’est un livre d’histoire contemporaine écrit par des centaines de mains sous le sceau du secret. Ces mains, ce sont celles des ambassadeurs américains, agents de la CIA et attachés militaires qui, pendant presque un quart de siècle – entre 1958 et 1981 –, ont rédigé des milliers de rapports, notes et mémos sur la France et sa politique internationale. Un prisme qui éclaire sous un jour nouveau les mandats présidentiels du général de Gaulle, de Georges Pompidou et de Valéry Giscard d’Estaing.

Le journaliste Vincent Nouzille a eu la bonne idée de parcourir ces documents restés confidentiels jusqu’alors. Cinq années de compilation dont il a tiré un livre – Des secrets si bien gardés – riche en révélations. De la guerre d’Algérie aux ventes d’armes à la Libye, de Mai 68 à la force de frappe nucléaire, rien n’a échappé à la Maison Blanche.

Jeune Afrique a choisi de livrer à ses lecteurs les bonnes feuilles du livre consacrées aux rapports que Valéry Giscard d’Estaing a entretenu avec le président Mobutu. On découvrira avec consternation certains des jugements portés par l’ancien président de la République française sur l’Afrique et les Africains. Et, rétrospectivement, on frémit en pensant qu’ils ont pu, un jour, constituer le soubassement de la politique africaine de la France. 

 

Pris à contre-pied au Pakistan, Giscard a dû céder aux injonctions américaines. À l’inverse, il a toutes les peines du monde à convaincre le président Carter d’intervenir à ses côtés en Afrique. À ses yeux, la France reste le seul pays à s’intéresser à ce continent, qui risque de basculer totalement dans l’orbite soviétique d’ici à la fin des années 1970. L’URSS profite, selon lui, de l’insouciance des États-Unis pour avancer ses pions.

Fin 1975, vingt mille soldats cubains armés par Moscou sont venus prêter main-forte à Agostinho Neto pour mettre en place un régime procommuniste en Angola. Le nouveau pouvoir angolais affronte une guérilla pro-occidentale menée par l’Unita de Jonas Savimbi, soutenue par le Gabon, le Zaïre et l’Afrique du Sud. À Washington, le Congrès, traumatisé par le syndrome du Vietnam, a formellement interdit toute intervention américaine dans ce conflit, qui risque d’être contagieux(1).

« J’aime l’Afrique, et pas seulement pour la chasse, mais pour les gens, confie Giscard, dès le 29 janvier 1977, au nouveau vice-président américain, Walter Mondale. L’Afrique ne se porte pas bien. Elle n’a pas encore absorbé les effets de la crise angolaise. Les pays que l’on peut appeler pro-occidentaux ont peur : ils craignent d’être lâchés en cas de crise et que les seuls à être soutenus soient les alliés de l’URSS. Je pense au Zaïre, au Sénégal, à la Haute-Volta, au Tchad. […] J’ai suggéré à Ford, Schmidt, Callaghan de faire un effort commun pour le développement des conditions de vie en Afrique. […] Il s’agit de montrer que, alors que les Soviétiques donnent des armes, nous nous soucions des conditions de vie des Africains(2). »

Les craintes d’une déstabilisation se concrétisent quelques semaines plus tard. L’Angola appuie militairement une rébellion de « gendarmes katangais » au Shaba, l’une des régions du Zaïre voisin. Menacé, le président zaïrois, Mobutu Sese Seko, demande une aide logistique aux États-Unis, à la France et à la Belgique. La Maison Blanche refuse d’expédier les dix chars qu’elle avait promis à Mobutu fin 1976(3). Elle se contente d’envoyer des pièces de rechange pour avions C-130, des rations alimentaires et du carburant. Même ces livraisons de matériel civil sont critiquées au Congrès. « Il nous faut agir prudemment », explique le secrétaire d’État, Cyrus Vance, à Giscard, le 2 avril 1977. Pour le diplomate américain, de toute façon, l’armée zaïroise ne se bat pas contre les rebelles. « Ce n’est pas une armée, c’est une véritable mascarade », ironise-t-il, très pessimiste sur la situation militaire du pays et sur l’avenir du régime de Mobutu, peu apprécié aux États-Unis.

Face à lui, le président français a du mal à remonter la pente. Il estime que la situation est loin d’être perdue. « Le seul homme capable, c’est Mobutu, affirme Giscard. […] S’il disparaît, le pays retombera dans l’anarchie, et l’on sait qu’actuellement l’anarchie mène plutôt à une situation comme l’Angola qu’à une situation comme le Kenya ou la Côte d’Ivoire. Il faut donc uniquement abandonner Mobutu s’il apparaît qu’il n’a aucune chance de s’en sortir. Or je ne crois pas qu’il en soit là. Il a pris certaines mesures militaires. Les Katangais sont, pour l’instant, dans la forêt, qui est très dense, et une fois qu’ils sortiront de la forêt et qu’ils voudront prendre une ville, il suffirait que les autres fassent du bruit avec des mitrailleuses et des roquettes pour que les Katangais arrêtent. »

Giscard en est persuadé : « Il faut bien savoir que les Africains n’aiment pas se battre, ils ne se sont pas battus dans le passé et ils ne se battront jamais. […] Les Katangais non plus. Actuellement, ils traversent la forêt et, s’ils rencontrent quelqu’un, cela se passera comme à la chasse au gorille : c’est celui qui avance qui fait peur à l’autre(4). »

Fort de ses certitudes cynégétiques, le président français est en train d’organiser une aide à Mobutu, notamment avec l’envoi de soldats marocains sur place(5). Selon lui, avec quelques centaines d’hommes déterminés, le gouvernement zaïrois peut renverser la vapeur.

Cyrus Vance confirme seulement qu’il « ne faut rien faire qui puisse donner l’impression que nous souhaitons le départ de Mobutu(6) ». En rentrant à Washington, le secrétaire d’État ne paraît pas très convaincu par l’argumentaire de Giscard. Selon lui, le président français subit la pression des chefs d’État africains francophones, qui se sont réunis récemment à Dakar autour de lui. Il leur a reparlé de son idée de Fonds spécial pour l’Afrique, qu’il tente de promouvoir sur la scène internationale. En s’impliquant dans l’affaire katangaise, Giscard chercherait d’abord à consolider son pré carré, voire à étendre son influence au Zaïre, en s’incarnant comme gendarme de l’Afrique. « Les Français perçoivent le soutien soviéto-cubain aux régimes radicaux comme une sérieuse menace pour leurs propres positions sur le continent(7) », résume Cyrus Vance au président Jimmy Carter.

Giscard entonne à nouveau son refrain devant Jimmy Carter à Londres, le 9 mai 1977. « La situation en Afrique est pire que vous ne le pensez », lui dit-il, expliquant que les régimes modérés peuvent basculer rapidement devant la pression des oppositions et les offres soviétiques. Il plaide, une fois de plus, pour un geste politique fort en faveur des pays africains.

Jimmy Carter ne le décourage pas. Mais il demeure circonspect. Il veut bien soutenir Mobutu avec une aide économique et des moyens de transport militaire. Sans plus. « Nos possibilités d’action sont, comme vous le savez, limitées par des considérations liées au Vietnam, qui empêchent toute action militaire(8). [...]

 

[Le 19 mai 1978, 500 parachutistes de la Légion étrangère épaulés par des soldats belges sautent sur Kolwezi et reprennent le contrôle de la ville. 200 rebelles séparatistes katangais sont tués au cours de l’assaut. Ndlr]

 

Giscard est soulagé. Son opération coup-de-poing est un succès. Une semaine plus tard, il dîne avec Jimmy Carter à la Maison Blanche. L’Américain répète que Mobutu est un « incapable ». Le Français proteste. Il trouve le président zaïrois « courageux » et « réaliste », malgré ses défauts. Il avoue son pessimisme au sujet de l’Afrique centrale, dont les pays sont « faibles, mal gouvernés », sans administration ni armée efficaces. À ses yeux, le Zaïre n’est pas vraiment un pays. « Il sera tôt ou tard détruit par des luttes tribales(9) », lâche Giscard.

Cependant, il peut se prévaloir d’une action décisive face à l’offensive soviéto-cubaine qui se propage au même moment de l’ouest à l’est du continent. Il remercie le président américain de l’appui logistique donné aux troupes françaises lors de l’opération « Léopard »(10). Avant de réclamer une plus grande intervention des États-Unis en Afrique. « Ce qui est fâcheux, c’est l’absence d’action sur le terrain de votre part, assène-t-il. Les pays faibles ont l’impression qu’ils ne peuvent pas compter sur votre soutien. Or je pense qu’il est important que les démocraties occidentales montrent clairement qu’elles sont prêtes à agir quand certaines limites sont dépassées. […] Nous devons chercher à consolider les choses lentement et, dans cette optique, le soutien américain est d’une importance considérable. Il faut que les gens sentent la présence de la puissance américaine, qui doit jouer un rôle important dans l’équilibre à réaliser. C’est une chose qui est ressentie très profondément. […] Quant à nous, nous avons envoyé six cent vingt soldats et cela a suffi. »

En réponse, Carter promet de faire un effort économique. Pour le reste, il s’avoue toujours coincé. « La réaction de l’opinion américaine serait prompte si nous nous hasardions à intensifier notre présence où que ce soit. […] Notre législation est extrêmement restrictive. […] Pour que nous puissions faire quoi que ce soit, je dois déclarer que les intérêts majeurs des États-Unis sont en jeu(11). »

Une fois de plus, Giscard comprend qu’il ne peut pas vraiment compter sur la Maison Blanche. D’une certaine façon, Washington n’est pas mécontent que Paris intervienne en Afrique à sa place, même si certains diplomates américains confient que le partage des tâches ne doit pas être trop visible : « Il ne faudrait pas que l’on parle des Français comme de nos Cubains(12) », ironisent-ils. Mais le quiproquo est patent. L’administration Carter interprète surtout l’opération Léopard comme un moyen pour le président français de rehausser son propre prestige, le faisant apparaître « comme protecteur des intérêts français contre les pressions soviétiques et communistes(13) ». Selon la CIA, « il est déterminé à poursuivre sa politique » en Afrique et y engage sa « responsabilité personnelle (14) ».

En août 1978, Giscard passe d’ailleurs des vacances en République centrafricaine (RCA). La chasse au grand fauve est à son programme, ainsi que des entretiens privés avec les dirigeants de plusieurs pays africains (Zaïre, Tchad, Gabon), inquiets pour leur sécurité. D’après la Maison Blanche, son hôte, l’autoproclamé empereur Jean-Bedel Bokassa, « a saisi les vacances de Giscard comme une occasion en or(15) » pour demander de l’aide.

Publié dans LE MONDE

Commenter cet article