ZIMBABWE • Les hommes du président n'en font qu'à leur tête

Publié le par Courrier International

Dans l'ombre de Mugabe, plusieurs hauts gradés de l'armée tentent de torpiller la mise en œuvre de l'accord signé avec l'opposition. Ils multiplient les arrestations, y compris parmi les proches de Morgan Tsvangirai.

Au Zimbabwe, une puissante coterie de cinq hommes se tient derrière une campagne d'arrestations politiques et de troubles visant à faire tomber rapidement le gouvernement de coalition dirigé par Morgan Tsvangirai, estiment des diplomates présents dans le pays.
La nouvelle équipe gouvernementale, où les portefeuilles sont répartis entre la ZANU-PF [Union nationale africaine du Zimbabwe-Front patriotique] du président Robert Mugabe et le Mouvement pour le changement démocratique (MDC) de Tsvangirai, a connu des premiers jours chaotiques qui ont culminé le 13 février avec l'arrestation du vice-ministre de l'Agriculture Roy Bennett, du MDC, au moment même où le gouvernement prêtait serment. Il a été inculpé de trahison, accusation apparemment liée à une tentative de renversement supposée qui aurait été menée contre Mugabe en 2006. Selon les organisations de défense des droits de l'homme, des dizaines de manifestants ont par ailleurs été arrêtés le 14 février dans la ville de Bulawayo, dans le sud du pays, lors d'un rassemblant appelant à des réformes. Ces dernières semaines, de nombreux partisans de Tsvangirai et militants indépendants ont été arrêtés.

Selon des sources à Harare, la capitale, cette nouvelle vague de déstabilisation est l'œuvre du Joint Operations Command (JOC), un organe composé de cinq chefs des armées de terre et de l'air, de la police, des prisons et des services de renseignement. S'inspirant d'une structure de commandement secrète existante sous l'ancien régime de Rhodésie du Sud, le JOC a été reconstitué en 1997, lors du lancement par Mugabe de la "troisième chimurenga" ("libération" ; la guerre d'indépendance du Zimbabwe est appelée "deuxième chimurenga"), qui visait à apaiser les vétérans de la guerre d'indépendance par des mesures clientélistes et un soutien politique aux saisies foncières.

Les cinq membres du JOC, qui ont voix au chapitre dans tous les domaines, des gros titres du journal local The Herald à la politique monétaire proposée par le gouverneur de la Banque du Zimbabwe Gideon Gono, sont les hommes les plus puissants du pays. Tous ont boycotté les cérémonies d'investiture de Tsvangirai et des nouveaux ministres, les 11 et 13 février. "Le JOC est le véritable ennemi de la démocratie, estime un diplomate africain. Il n'obéit à aucune loi et entend bien faire comprendre au MDC que sa présence au gouvernement n'est en rien une garantie de protection."

Le 14 février, Morgan Tsvangirai a condamné l'arrestation de Roy Bennett. "Cette arrestation est source de nombreuses inquiétudes. Elle sape tout l'esprit de notre accord", a-t-il déclaré. Le nouveau Premier ministre a montré du doigt des forces hostiles agissant dans l'ombre de Mugabe. "Nous devons compter sur des résistances résiduelles venant de ceux qui considèrent que cet accord menace leurs propres intérêts", a-t-il ajouté. Il a de nouveau appelé à la libération de tous les prisonniers politiques, qui était l'une des conditions de son entrée au gouvernement, assurant que cette question serait une de ses priorités.

Malgré ces débuts mouvementés, le Premier ministre a estimé que le gouvernement de coalition pouvait encore progresser. "Il est évident que, avec notre passé, nous ne pouvons pas dire d'emblée que nous sommes les meilleurs amis du monde, a-t-il reconnu. Mais la confiance va s'instaurer, et les barrières tomberont peu à peu." Selon plusieurs juristes, l'engagement de Tsvangirai à faire libérer rapidement 30 détenus politiques l'oppose directement au JOC, à qui ces prisonniers servent de boucliers humains contre la réforme. Pour Dzimbabwe Chimbga, avocat spécialiste des droits de l'homme, ces détenus, dont trois ont été hospitalisés, sont des "otages du JOC", organisation plus puissante que Mugabe et que toute autre institution du gouvernement de coalition. Les observateurs estiment que les membres du JOC gardent ces militants des droits de l'homme en prison afin de négocier une amnistie pour leurs propres crimes.

Ces détenus politiques, dont beaucoup ont été torturés, sont soit des membres actifs du MDC de Morgan Tsvangirai, soit des militants des droits de l'homme. Certains sont en prison depuis le mois d'octobre 2008 sur de fausses accusations d'attentat contre des commissariats ou de complot contre le gouvernement. Roy Bennett, arrêté le 13 février à l'aéroport de Harare, était l'une des figures les plus controversées des ministres nommés par Morgan Tsvangirai. Il venait tout juste de rentrer d'Afrique du Sud, où il était réfugié depuis trois ans, accusé d'être le cerveau d'un complot visant à assassiner Mugabe.

Le membre le plus puissant du JOC est sans doute Constantine Chiwenga, commandant des forces armées du Zimbabwe, qui contrôle les généraux de sa hiérarchie et veille à ce que l'armée ait la priorité en matière de nourriture et de carburant. Il contrôle également les paramilitaires ainsi que les green bombers responsables de raids contre des exploitations agricoles et d'intimidations envers les paysans. Le JOC a toutefois subi un revers, début février, avec l'approbation par le Parlement, où le MDC est majoritaire, d'une loi portant création d'un nouveau Conseil à la sécurité nationale, qui devra rendre des comptes aussi bien au parti de Morgan Tsvangirai qu'à la ZANU-PF. La mise en place de cet organe figurait dans l'accord conclu en septembre 2008 avec la médiation de l'Afrique du Sud.

Publié dans L'AFRIQUE

Commenter cet article