L’Afrique, Obama et les rêves de son père

Publié le par Libération

Il est noir, son père était kényan, donc il ne peut qu’être sensible et attentif aux problèmes de l’Afrique. Pour le moins sommaire, ce raisonnement sera-t-il confirmé par les actes du nouveau locataire de la Maison Blanche ? Le continent noir sera-t-il l’une de ses top priorities ? Du Sénégal au Kenya, du Zimbabwe au Tchad en passant par le Congo, les Africains le souhaitent ardemment.

Le premier président noir des Etats-Unis symbolise pour beaucoup une forme de revanche sur les injustices de l’Histoire : traite des esclaves, colonisation, barbouzeries en tous genres, pillage des ressources naturelles par les multinationales… Mais, premier constat, en forme de paradoxe, Barack Obama connaît peu l’Afrique. En 1987, déjà âgé de 26 ans, il s’est rendu pour la première fois au Kenya, la patrie de son père, décédé six ans auparavant dans un accident. Ce voyage initiatique où il fait la connaissance de sa famille africaine, de ses racines et des problèmes dans lesquels se débat le continent, tel que le tribalisme, il l’a raconté avec émotion dans un livre (1).

Il y est retourné deux fois, notamment en 2006 en tant que sénateur de l’Illinois. Même si l’Afrique est loin de l’indifférer le 44e président des Etats-Unis a, d’emblée, été happé par d’autres dossiers, à commencer par ceux du Proche-Orient, de l’Afghanistan et de l’Iran. Et l’Afrique ? Jusqu’ici, il s’est contenté d’appeler son homologue sud-africain, Kgalema Motlanthe. Dès lors, il est un peu tôt pour savoir s’il va rompre avec la politique suivie par son prédécesseur. Le 13 janvier, lors de son audition au Congrès en vue de sa nomination au poste de secrétaire d’Etat, Hillary Clinton en a toute de même livrée une première ébauche. Elle a évoqué à propos de l’Afrique les «failed states», ces Etats moribonds qui «constituent un terrain propice, non seulement aux pires abus, qu’il s’agisse de massacres, de viols, de l’indifférence aux maladies et d’autres calamités, mais aussi une invitation pour les terroristes à trouver refuge dans le chaos». Un discours que n’aurait pas renié George W. Bush. Car, durant ses deux mandats, ce dernier a abordé le continent principalement sous deux angles : médico-humanitaire et antiterroriste. Il a mis en place un ambitieux programme de lutte contre le sida, salué par les experts, et que son successeur, selon toute vraisemblance, va perpétuer.

Pour le reste, sous la direction de Bush, les Etats-Unis se sont surtout employés à surveiller de près un continent susceptible d’abriter des groupes affiliés à Al-Qaeda. Ils n’ont pas oublié que le réseau de Ben Laden avait signé son entrée sur la scène terroriste par les attentats en 1998 au Kenya et en Tanzanie. Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont lancé un programme de surveillance et d’assistance dans la bande du Sahel, soupçonnée d’être infiltrée par des réseaux islamistes. Ils ont également installé une base militaire à Djibouti, dans la corne de l’Afrique, l’une des régions les plus instables du continent.

Par ailleurs, Washington veille à sécuriser son approvisionnement en pétrole en provenance du golfe de Guinée et d’Angola. Les Etats-Unis, qui importent d’Afrique actuellement 10 % de leur brut, espèrent atteindre le seuil des 25 % d’ici à 2015. Ce qui leur permettrait de réduire leur dépendance vis-à-vis d’un Proche-Orient imprévisible.

Traumatisés par leur échec en Somalie au début des années 90, ils hésitent, depuis, à s’impliquer sur le sol africain. A Mogadiscio, ce sont les Ethiopiens qui se sont chargés de chasser, en 2006, les Tribunaux islamiques, tandis que les Américains, à l’aide de drones, surveillent au jour le jour la zone. Au Liberia, ils sont parvenus, par l’entremise du Nigeria, à chasser du pouvoir Charles Taylor en 2003.

Le seul véritable conflit pour lequel l’administration Bush s’est vraiment mobilisée est celui du Soudan. Au prix d’intenses efforts diplomatiques, elle est parvenue à mettre fin à une guerre de vingt ans entre le Nord et le Sud. Problème : au même moment, le Darfour était le théâtre d’une campagne de répression sanglante contre des populations civiles soupçonnées de soutenir les rebelles. Mais Washington a sciemment décidé de l’ignorer pour conclure les négociations. Par la suite, les responsables de l’administration Bush n’ont cessé de dénoncer le «génocide» commis par Khartoum contre les communautés négro-africaines.

Durant la campagne, Barack Obama, qui s’est rendu il y a deux ans dans des camps de réfugiés dans l’est du Tchad, a réitéré son engagement à multiplier les pressions sur le régime d’Omar El-Béchir pour tenter de mettre fin au bain de sang au Darfour. Comment compte-t-il y parvenir ? La nomination comme ambassadeur aux Nations-Unies de Susan Rice fournit une première indication. Ancienne du Conseil de sécurité nationale de Bill Clinton, où elle était chargée des affaires africaines, cette diplomate de 44 ans devrait mettre en œuvre une approche multilatérale des conflits. Le soutien de la Chine est en effet déterminant pour trouver une solution au Soudan, comme au Zimbabwe de Robert Mugabe.

Le premier effet tangible de la victoire d’Obama aux Etats-Unis est finalement d’avoir donné des idées aux Africains. Ces derniers espèrent voir émerger leurs propres Obama : une nouvelle génération de dirigeants capables de mettre fin à la corruption qui ronge nombre de pays et de transcender les clivages politico-ethniques pour servir l’intérêt général. Ce n’est pas gagné, si l’on en croit l’écrivain mozambicain Mia Couto, cité par Courrier international : «Si Obama avait été africain, un de ses concurrents, au pouvoir, aurait inventé une révision constitutionnelle pour prolonger son mandat…» Il conclut : «La joie que les 5 millions d’Africains ont ressentie le 5 novembre est née parce qu’ils ont vu en Obama exactement le contraire de ce qu’ils connaissent avec leurs dirigeants.»

(1) Les Rêves de mon père, Presses de la Cité, 2008.
Thomas Hofnung journaliste à Libération.
© Copyright Liberation


Publié dans LE MONDE

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