Etats Unis - Présidentielle 08 : Comment McCain use du racisme symbolique face à Obama

Publié le par Rue89

Les attaques du camp McCain contre Barack Obama ont plusieurs objectifs, et il serait abusif de les réduire à la seule manipulation d’une thématique raciste. Mais le racisme est bien présent dans la campagne du candidat républicain, et il présente des particularités suffisamment novatrices pour qu’on s’y arrête.

Il n’est plus possible depuis plusieurs années, aux Etats-Unis, d’étaler un racisme explicite, direct, de s’en prendre à la couleur de la peau, à la forme du crâne, à la chevelure, pour en déduire, avec éventuellement référence à la science, que la personne ou le groupe visés sont inférieurs, et peuvent être maltraités, infériorisés, disqualifiés ou surexploités. Le racisme est devenu plus subtil, et passe par des références à la culture.

C’est ce que des psychologues et des politologues américains ont appelé dès la fin des années 70 le racisme « symbolique », qui vise non pas les attributs physiques ou biologiques de la cible, mais ses valeurs supposées, son identité culturelle, ou religieuse, qui la rendraient irréductiblement différente, incapable de s’adapter à la Nation et à son credo, l’American creed, et donc aux valeurs du travail, de l’effort ou de la famille.

Mais jusqu’ici, la menace que les Noirs étaient supposés faire peser sur l’intégrité de la Nation ou sur l’harmonie du corps social était interne, cette fois-ci, avec Obama, le mal viendrait d’ailleurs, du dehors.

La colistière de John McCain, Sarah Palin, a nettement joué sur ce registre en s’interrogeant sur ce qui rend Obama différent à ses yeux: il n’est pas comme nous autres -comprenez les vrais Américains, mais entendez peut-être aussi les autres Noirs, les descendants d’esclaves-, il vient d’ailleurs, il a un drôle de nom. Il n’est pas vraiment américain, il y a en lui quelque chose d’étranger. Il ne pourrait pas vraiment comprendre l’Amérique, il n’en aurait pas la parfaite connaissance, celle qui provient de l’intérieur.

Son deuxième prénom, Hussein, ne fleure-t-il pas l’islam et pourquoi pas l’islamisme?

Cette image de l’altérité appelle le rejet, et non l’infériorisation. Obama, dans cette perspective, est un danger pour les Etats-Unis, le problème n’est pas, comme dans le racisme classique, de mettre un Noir à sa place, en bas, dans un emploi inférieur et difficile, mal payé, de l’enfermer dans un quartier de ségrégation, il n’est pas davantage dans la dénonciation d’une sorte de parasitisme social, d’une supposée paresse propre aux Noirs, qui leur ferait préférer l’aide sociale au travail, et accepter la décomposition de la famille.

Non, le problème est de refouler un danger externe. C’est pourquoi, dans le discours de John McCain et de sa colistière, Obama est également suspect d’accointance avec le terrorisme, prêt, dit Sarah Palin, à s’en prendre à son propre pays –n’a-t-il pas fréquenté dans le passé deux activistes du groupe des Weathermen, William Ayres et Berbadine Dohrn ; son deuxième prénom, Hussein, ne fleure-t-il pas l’islam et dès lors, pourquoi pas, l’islamisme?

Un autre aspect de la thématique raciste, telle qu’elle est mise en œuvre pour tenter d’affaiblir Obama, consiste à dire qu’il cache son jeu, qu’il ne se donne pas à voir tel qu’il est vraiment. Il y aurait chez lui des dimensions secrètes, masquées, qui tiendraient à sa personnalité, à son parcours, il y aurait des motivations réelles bien distinctes de ce qu’il avance en public.

Qui est cet homme, martèle John McCain à son propos, prétendant que « même à ce stade avancé de la campagne, il demeure des choses essentielles que nous ne savons pas au sujet du Sénateur Obama » -une affirmation stupéfiante quand on sait que la campagne présidentielle a commencé il y a deux ans. Et John McCain résume sa pensée : « Qui est le vrai Barack Obama ? »

Celui-ci est ainsi présenté comme une menace insidieuse, dissimulée, il est proche de ceux qui complotent contre la Nation, il est, dit McCain « dangereux » et fait courir « trop de risques à l’Amérique ».

Il y aurait deux Obama, et non pas un, dit Sarah Palin, qui considère que lorsqu’on lui pose une question, « il n’est pas malhonnête, mais il y a deux dimensions : le jugement ou la sincérité, et l’incapacité de répondre simplement à une question élémentaire ». Il y aurait de la duplicité chez Obama, quelque chose qui fait, si l’on peut dire, qu’il n’est pas clair.

Une forme de racisme qui rappelle l’antisémitisme

Ajoutons l’anti-intellectualisme, qui lui reproche ici ou là d’avoir fait des études dans une université de premier plan, de bien s’exprimer –trop bien peut-être : bien des ingrédients rappellent ici une forme de racisme que l’on ne s’attendait pas à rencontrer, l’antisémitisme.

Un pied dedans, et un pied dehors, et donc jamais vraiment dans la Nation, cachant un jeu évidemment maléfique, lié aux forces du mal et de l’étranger : Obama est traité dans les catégories du soupçon et de la traîtrise, exactement comme les Juifs, souvent, dans l’histoire, furent accusés de menacer l’intégrité de la Nation, de trahir (souvenons-nous de l’Affaire Dreyfus), de pactiser avec des forces diaboliques. Une thématique empruntée à l’antisémitisme vient ainsi renforcer celle du racisme anti-Noirs, elle-même voilée et indirecte.

Marketing politique, ou spontanéité de ceux qui connaissent les affects d’une partie au moins de leur électorat potentiel ? Les deux vraisemblablement. Toujours est-il que cette argumentation joue sur un mélange inédit, où s’agrègent une haine raciale traditionnelle, quelque peu édulcorée, et des thèmes empruntés à un registre qui d’ordinaire fonctionne à propos des Juifs, et donc d’un autre groupe que les Noirs.

La force de ce discours nauséabond est qu’il flatte un électorat blanc soucieux de l’intégrité de la Nation, ainsi que de sa sécurité, tout en étant susceptible de diviser l’électorat noir, encourageant alors les Africains-américains, les « vrais » citoyens Noirs du pays, à se méfier eux aussi du personnage « pas assez noir » que serait Obama, comme on l’entend dire parfois, y compris, de façon agressive, par le pasteur Jessie Jackson.

Il faut souhaiter, pour les Etats-Unis, comme pour le monde entier, que le néo-racisme que manipule ainsi John McCain soit la marque d’un candidat en perte de vitesse, et de moins en moins capable d’embrayer sur les attentes de l’électorat.

Photo : Barack Obama a Dayton le 9 octobre (Jim Young/Reuters).

Publié dans LE MONDE

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cigalette 11/10/2008 16:06

Bon samedi*Ignoble de méler la question raciale à la campagne.Pays des droits humains les USA ?*FraternellementPXK