Jean Emmanuel Pondi : « Les Africains de plus en plus disposés à négocier une solution à l’africaine »

Publié le par Cameroon-Tribune

Jean Emmanuel Pondi, politologue, chef du département de politique internationale à l’IRIC et secrétaire général de l’Université de Yaoundé I.

Jusqu’où peut aller le dialogue politique qui se déroule en ce moment en Afrique du Sud sur la crise zimbabwéenne, entre le camp du président Robert Mugabe et celui de son rival Morgan Tsvangirai ?

Naturellement, le succès de ce dialogue dépend des protagonistes. C’est une vérité de Lapalisse, mais il faut la répéter. Beaucoup de gens se sont montrés sceptiques par rapport à la capacité du président Thabo Mbeki de réussir une pareille prouesse. Mais, il se trouve que le poids de l’Afrique du Sud en Afrique australe est un poids déterminant. Rappelons quand même que l’Afrique du Sud est un poids lourd non seulement en Afrique australe, mais dans toute l’Afrique. Puisque 25% de toute la production industrielle d’Afrique sort d’Afrique du Sud. Donc, c’est un pays qui a un poids inestimable dans l’économie de l’Afrique et naturellement dans la diplomatie du continent.

Voilà pourquoi on ne peut pas prendre à la légère une médiation ou un arbitrage de M. Thabo Mbeki. Je voudrais également dire que les protagonistes eux-mêmes reconnaissent la place centrale de l’Afrique du Sud, puisqu’ils se sont rendus à Pretoria pour les discussions. Personne ne peut obliger des personnes qui ne veulent pas se rendre quelque part, et surtout un chef d’Etat et un leader d’opposition, à le faire. S’ils s’y sont rendus, c’est parce qu’ils ont confiance en la capacité de l’Afrique du Sud en fin de course et en fin de compte d’aboutir à quelque chose.

Au-delà de la classe politique zimbabwéenne elle-même, à qui profitent ces négociations ?

D’abord, il faut saluer le fait que la diplomatie africaine est en train de mûrir, au fil des événements et au fil des épreuves. Je pense qu’il est important de souligner que les Africains commencent eux-mêmes à prendre en main la résolution de leurs problèmes. Nous pouvons commencer par l’exemple de la Côte d’Ivoire, où il y a eu plusieurs accords qui ont été négociés hors d’Afrique et finalement la solution qui a semblé la plus idoine a été celle qui a été présentée par les Africains eux-mêmes, par les accords de Ouagadougou.

Je pense notamment aux accords du 4 mars 2007 qui ont fait en sorte que le président Laurent Gbagbo accepte que son Premier ministre soit Guillaume Soro. Et apparemment, les choses semblent mieux tenir qu’avant. Aucun accord qui a été signé ailleurs qu’en Afrique n’a tenu aussi longtempsque celui dont je viens de parler. Donc, cela montre l’appropriation de la solution africaine aux problèmes africains. Deuxième exemple, bien sûr c’est le Kenya. Nous avons vu que la médiation a été une médiation purement africaine. Et là encore, une solution a été trouvée, qui mettait en jeu un gouvernement d’union nationale. Nous avons vu que c’est le médiateur Kofi Annan, ancien secrétaire général de l’ONU, mais Ghanéen de nationalité, qui a tiré cette situation au clair.

Donc, c’est pour dire que nous avons maintenant une sorte de mouvement diplomatique africain qui se met en marche pour régler les questions africaines. L’espoir de tout le monde, c’est de voir également la question zimbabwéenne réglée en Afrique, par les Africains. Il est vrai que ces trois exemples ne sont pas identiques, mais ils montrent quand même une direction, qui est celle de voir les Africains prendre en main leur propre destin. Ce qui se passe au Zimbabwe est différent. Naturellement parce que le premier tour de l’élection présidentielle a été gagné par le chef de l’opposition et le deuxième tour n’a pas vu ce dernier se porter candidat, parce qu’il contestait les modalités et les conditions d’organisation de cette compétition.

Donc, ça montre un autre type de problème, mais le fait que les Africains sont disposés à négocier une solution à l’africaine, je crois que c’est un signe d’espoir qui a ses avantages, mais aussi ses inconvénients.

Peut-on parler de la réalité zimbabwéenne aujourd’hui sans prendre en compte la situation créée par le non-respect des accords de Lancaster House sur la réforme agraire ?

Naturellement quand on aborde un thème ou un problème comme celui-là, il faut toujours s’assurer qu’on écoute toutes les parties en présence. Malheureusement, ce que nous constatons aujourd’hui, c’est que c’est surtout la version des pays occidentaux qui est proclamée urbi et orbi, et est connue par la plupart de ceux qui analysent cette question. Donc, ce n’est pas la version zimbabwéenne qui est connue. Alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
C’est que selon le président Mugabe, les accords de Lancaster House qui ont été négociés en 1979 par le Premier ministre [britannique] Margaret Thatcher, n’ont pas connu une application conforme à l’esprit et à la lettre de leur signature. Alors, de quoi s’agissait-il ? Il s’agissait de dédommager financièrement ceux qu’on allait priver de leurs terres, c’est-à-dire les fermiers blancs. Ces dédommagements devaient venir, apparemment, de la Grande-Bretagne et ça n’a pas suivi. Ce qui fait que, une dizaine d’années après leur signature, les Noirs zimbabwéens demandent des comptes au président Robert Mugabe avec qui ils ont combattu pour la libération et l’indépendance de leur pays. La situation, naturellement, c’est que les meilleures terres ne sont pas entre les mains des Noirs, mais entre les mains des fermiers blancs, qui exploitent ces terres, de manière optimale, il faut le reconnaître aussi. Le problème maintenant c’est que, avec les colonies de peuplement, évidemment il y a une très grande partie de Noirs qui sont sur des terres qui ne sont pas fertiles et qui sont à l’étroit sur ces terres.

Alors qu’il y a une minorité de Blancs qui sont sur des terres immenses et sur lesquelles ils pratiquent une agriculture industrielle. Ce qui fait que la pauvreté, bien sûr, s’accroît dans le camp des plus nombreux et la richesse qui est issue de l’exploitation de l’agriculture élit son domicile plutôt dans le camp des minorités en blanc. Je crois que c’est ça le résultat du non-respect des accords de Lancaster House. Mais, cet aspect n’est pas toujours pris en considération quand on analyse la genèse du problème zimbabwéen. Parce que là est vraiment la genèse, selon le gouvernement du Zimbabwe et selon l’analyse que fait le Zimbabwe.

Maintenant, du point de vue bien sûr des Occidentaux, le grand problème est que le président zimbabwéen a ramené sur la table la question raciale et a fait ses différentes campagnes électorales sur la base justement des problèmes raciaux. Je pense là que ça a ramené une sorte de positionnement intuitif par rapport aux pays du Nord, qui ont refusé cette approche et qui crient au racisme, contraire bien sûr aux droits de l’homme dans un pays comme le Zimbabwe ou comme dans d’autres pays du monde.

Dans ce contexte-là, une véritable de sortie de crise peut-elle être imaginable, étant entendu que l’on pourrait se contenter de régler partiellement ou superficiellement le problème, alors que le fond de ce problème va demeurer ?

En fait, la question du Zimbabwe soumet au moins trois problèmes fondamentaux. Le premier problème, c’est celui de la démocratie elle-même. C’est-à-dire, quelle est la configuration de la démocratie en Afrique ? Est-ce que la démocratie c’est tout simplement la transplantation de ce qui se fait en Occident pour le contexte africain ? Ou bien la démocratie en Afrique doit aussi tenir compte de la culture du contexte et des us et coutumes de notre quotidien ? Je crois que c’est ça la question. Parce qu’en fait, selon ce dont on se rend compte aujourd’hui, c’est que quand on essaie de résoudre des problèmes en Afrique, on revient toujours à cette question de gouvernement d’union nationale.

Ce qui veut dire que dans le contexte africain, l’idée d’exclure une partie des décideurs ou de la classe politique, c’est une idée qui ne passe pas. Et moi j’irai même plus loin, pour dire que la grande erreur que nous faisons en Afrique, c’est de penser que l’unité de mesure, c’est l’individu. Alors qu’en réalité l’observation nous amène à souligner que l’unité de mesure en Afrique, ce n’est pas l’individu, mais c’est la communauté. Et donc, quand on fait des analyses politiques, il faut tenir compte de cela et c’est la raison pour laquelle nous sommes obligés de revenir aujourd’hui à cette idée de gouvernement d’union nationale un peu partout. Donc, le problème de la démocratie se pose, le problème du diagnostic du parcours démocratique se pose également. Et bien sûr, le problème de la gestion de la chose politique en Afrique se pose. Je crois que, en fin de compte, c’est ça la première leçon du Zimbabwe.

La deuxième grande leçon du Zimbabwe, naturellement c’est le problème du rapport avec l’histoire. Est-ce que parce que quelqu’un a été un combattant de la liberté et qu’il s’est réellement battu pour que son peuple devienne libre – il n’était pas seul d’ailleurs ; ils étaient un groupe de combattants de la liberté –, au nom de cela il peut se permettre tout ce que nous voyons aujourd’hui ? La question se pose et le rapport à l’histoire par rapport au futur se pose.

Et je crois que la question du Zimbabwe est une question qui interpelle les uns et les autres par rapport à ça. Le troisième grand point que suggère le Zimbabwe, naturellement c’est par rapport à l’Afrique du Sud. Parce qu’il ne faut pas voir le Zimbabwe seulement comme une question isolée ; c’est un miroir de l’Afrique du Sud aujourd’hui. Parce que les mêmes problèmes de terres, les mêmes problèmes agricoles que nous observons aujourd’hui au Zimbabwe sont en Afrique du Sud. C’est pour ça que paradoxalement – ça fait peut-être froid au dos – pour les Noirs sud-africains, M. Mugabe est un héros.

Parce qu’il a posé les questions qui sont les leurs. Alors, la question c’est de savoir : est-ce que l’Afrique du Sud va suivre le mauvais exemple zimbabwéen, mauvais dans le sens des décideurs bien sûr politiques ? Ou bien l’Afrique du Sud va justement se méfier du chaos que l’on observe au Zimbabwe ? Parce qu’il faut reconnaître que l’inflation est à des taux incroyables, le chômage est à des niveaux qu’on ne peut pas imaginer, toute la société zimbabwéenne aujourd’hui est totalement sens dessous dessus.

Est-ce que c’est cela l’avenir de l’Afrique du Sud ? Voilà la véritable question aussi qui interpelle les uns et les autres. C’est pour cela que le cas du Zimbabwe n’est pas un cas isolé ; il est aussi un miroir de ce qui se fait en Afrique du Sud et ce qui pourrait arriver en Afrique du Sud. Et tout le monde espère justement qu’on va éviter cela à l’Afrique du Sud, en trouvant des solutions au Zimbabwe aujourd’hui.

RM

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