Pourquoi l'Afrique du Sud "arc en ciel" est gagnée par le racisme

Publié le par Rue 89

Pas eux, pas ça... Les réactions sont virulentes, dans le monde, face aux images de chasse aux étrangers en Afrique du Sud qui ont fait voler le mythe de la "nation Arc en ciel" né après l'élimination de l'apartheid. Même si, dans la réalité, cette image de coexistence harmonieuse appartenait déjà au passé.

L'armée sud-africaine a fait sa réapparition ces derniers jours dans les townships sud-africains, comme aux pires heures de l'apartheid, cette fois pour mettre fin aux scènes de lynchage des immigrants africains qui ont fait officiellement une cinquantaine de morts, des centaines de blessés et au moins 25.000 sans abris.

Après le Transvaal, les violences ont gagné la province du Cap, tandis que, samedi, des manifestants défilaient dans les rues de Johannesburg, à l'appel des églises et des syndicats, pour condamner ces scènes de pogromes contre les immigrés africains.

Le président Thabo Mbeki, critiqué pour sa lenteur à réagir à ces graves événements qui se déroulent depuis deux semaines, a finalement décidé de faire appel à l'armée en raison de l'incapacité de la police à rétablir l'ordre. Et, ce weekend, il a enfin prononcé des paroles fortes pour condamner ces scènes qui ont profondément choqué, en Afrique du Sud comme ailleurs: des hommes battus à mort et auxquels personne ne vient en aide, pas même des policiers présents sur les lieux, ou des habitants des townships riant devant des scènes de lynchage.

Xénophobie au pays de Nelson Mandela

Comment de tels événements sont-ils possible dans le pays qui a souffert de trois siècles de discrimination raciale culminant avec le racisme institutionnalisé de l'apartheid, dans le pays qui a su mener, avec des hommes comme Nelson Mandela et Desmond Tutu, une lutte digne et exemplaire contre la pire forme de deshumanisation?

Pour répondre à cette question douloureuse -elle l'est pour moi qui ai vécu quatre ans en Afrique du Sud dans les années 1970 et ai été le témoin de la répression brutale des opposants à l'apartheid-, il faut oublier l'euphorie des premières années de l'ère Mandela, celles de la "nation arc en ciel" et de la fraternisation interraciale, et revenir aux dures réalités de la transition.

Pour comprendre cet échec cuisant, il suffit de constater que les pires violences se sont produites dans les lieux qui, déjà à l'époque de la lutte contre l'apartheid, étaient les plus durs, les plus ingrats, les plus violents. Tel Alexandra, townhsip du nord de Johannesburg, aux conditions de vie bien plus difficile que Soweto, au sud-ouest de la principale métropole du pays, ou Kayelitsha, township de la province du Cap. Quinze ans après la fin de l'apartheid et la victoire du Congrès national africain (ANC), les conditions de vie, pour les habitants de ces deux townships, n'ont guère changé.

Les immigrés africains, pour beaucoup venus du Zimbabwe voisin, fuyant la ruine du pays sous le règne de Robert Mugabe, mais aussi de beaucoup plus loin, jusqu'au Sénégal, sont devenus les bouc émissaires de la lenteur de la transformation sud-africaine. Les habitants des townships ont dirigé contre plus faibles qu'eux leurs frustrations de ne pas avoir connu de rééquilibrage de richesse depuis la fin de l'apartheid.

Les inégalités sociales n'ont pas disparu

La domination blanche était perçue, par la majorité noire, comme la cause de tous les maux, et sa disparition devait automatiquement, à leurs yeux, générer plus de justice sociale, et notamment une amélioration de l'habitat, de l'éducation, de la santé… Les progrès ont été trop lents, trop inégaux, trop sélectifs. S'il ne faut pas nier les changements, il faut bien reconnaître que le plus spectaculaire a été l'enrichissement d'une nouvelle élite noire, génératrice de rancœurs et de frustrations.

Un humoriste blanc, invité à se produire au Congrès de l'ANC quelques années après le changement de régime avait fait rire les délégués en soulignant qu'il s'était perdu en venant, mais qu'il avait compris qu'il était au bon endroit en voyant le parking de Mercedes… Les Sud-Africains ne rient plus.

Deux facteurs supplémentaires expliquent la toile de fond de ces violences. D'abord l'afflux massif de réfugiés économiques et politiques en Afrique du Sud, en particulier ceux du Zimbabwe. La complaisance du président Mbeki vis-à-vis de Robert Mugabe est en partie à blâmer, et il récolte aujourd'hui les fruits amers de sa fidélité à un ancien héros des luttes de libération nationale, qu'il n'a pas su condamner alors qu'il a tourné au despote incompétent.

La deuxième raison est interne à l'ANC, avec la montée en puissance d'un populisme incarné par l'homme qui a défait Thabo Mbeki au dernier congrès de l'ancien mouvement de libération: Jacob Zuma. Les émeutiers d'Alexandra attaquaient les étrangers en entonnant le chant de ralliement des supporters de Zuma, même si ce dernier a catégoriquement condamné ces comportements.

Jacob Zuma, inculpé après avoir été accusé d'évoir bénéficié de la corruption d'un groupe d'armement français, et relaxé après avoir été accusé de viol, prétend incarner la base contre l'élite, agitant un discours un peu démago aux accents populistes. [Il se trouvait la semaine dernière à Paris, où il vantait le style de Nicolas Sarkozy...]

Une crise morale difficile

Cette crise place les Sud-Africains face à un miroir peu agréable à regarder. Elle leur renvoie l'image d'un pays certes le plus puissant et le plus influent du continent africain, mais qui est loin de la success story et du miracle absolu qu'il aimerait incarner. Les années magiques des débuts de l'ère Mandela, et en particulier celles de la transition magique qui a suivi les années de sang et de honte de l'apartheid, ont été suivies d'une banalisation progressive, et d'une montée en puissance des problèmes (sida, violence criminelle, corruption…) dont le plus grave est sans doute la frustration sociale et raciale.

Ces événements peuvent provoquer un réveil salutaire pour un pays qui ne manque pas d'atouts, en particulier une société civile qui a su montrer, tant à l'époque de la lutte contre l'apartheid que face aux tergiversations du pouvoir sur le sida ou face à la criminalité galopante, qu'elle ne manquait pas de ressources. Il lui en faudra pour dépasser cette bouffée de haine xénophobe qui est venue rappeler aux Sud-Africains que la fin de l'apartheid ne signifiait pas la fin de tous leurs maux.

Publié dans DROITS DE L'HOMME

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