Françafrique : Le départ de M. Bockel souligne les incohérences de l'Elysée

Publié le par Le Monde

ALeqM5jUqYFSRhkzl5t805ZUfG0GsqSzpg.jpgQue les pressions, très réelles, exercées par plusieurs chefs d'Etat africains "amis" de la France constituent le motif central du départ de Jean-Marie Bockel de son poste de secrétaire d'Etat à la coopération ou n'aient fait qu'y concourir, le plus éclairant est ailleurs : cinquante ans après la décolonisation, un lien peut être établi de façon crédible entre les deux faits. Des dirigeants africains peuvent obtenir la tête d'un ministre de la République française.

 

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Dans l'immédiat, la première conséquence de cette "évidence" est de renforcer la position des principaux intéressés. Voilà l'obscur secrétaire d'Etat soudain transformé en martyr de la Françafrique pour avoir, en janvier, remis en cause l'aide française "attribuée à des pays qui gaspillent leurs propres ressources".

Les présidents congolais, Denis Sassou Nguesso, et gabonais, Omar Bongo, qui s'étaient sentis visés et avaient protesté auprès de l'Elysée, sortent aussi renforcés du remaniement français : le sort de M. Bockel témoignerait de leur capacité de peser sur la politique africaine de Paris. Le porte-parole du gouvernement gabonais s'est d'ailleurs réjoui du "signe intéressant" que constitue pour Libreville le départ de M. Bockel.

Or la mésaventure du secrétaire d'Etat à la coopération traduit d'autres réalités. Elle révèle d'abord les nuances, voire le clivage, existant au sommet de l'exécutif à propos de la politique africaine.

Tandis que la cellule diplomatique de l'Elysée semble avoir soutenu l'aggiornamento des relations franco-africaines souhaité par M. Bockel, le secrétaire général de l'Elysée, lui-même investi dans les affaires africaines, paraît avoir été réceptif aux protestations des vieux routiers de la "Françafrique" que sont MM. Sassou Nguesso et Bongo et aux missi dominici dont ils savent parfaitement faire usage.

LE "PRÉFET" CLAUDE GUÉANT A EU LE DERNIER MOT

Outre les secrets d'Etat français dont ces derniers sont censés être les dépositaires, leur influence diplomatique et les richesses pétrolières de leur pays constituent leurs principaux atouts. Face aux "diplomates" Jean-David Levitte et Bruno Joubert, le "préfet" Claude Guéant a eu le dernier mot.

Ce clivage ne fait que refléter - ou inspirer - les incohérences des discours du président de la République sur l'Afrique. Après avoir, pendant la campagne présidentielle, promis la "rupture" avec les "réseaux d'un autre temps", Nicolas Sarkozy avait choisi comme étape de son premier voyage présidentiel en Afrique le Gabon, où M. Bongo règne depuis quarante ans et dont les habitants ne voient guère le produit de la manne pétrolière.

Après avoir négativement décrit "l'homme africain" et son incapacité à " entrer dans l'histoire", à Dakar en juillet 2007, il a, en février, au Cap, magnifié le continent africain, terre de toutes les espérances, et la "magnifique leçon d'humanité" donnée par l'Afrique du Sud avec la fin de l'apartheid. Deux semaines après avoir appelé, encore au Cap, à construire "une nouvelle relation entre la France et l'Afrique", le président congédie le secrétaire d'Etat qui prônait cette évolution.

L'émission de signaux paradoxaux correspond sans doute aux deux cibles visées par le chef de l'Etat. Aux électeurs français, lassés par des décennies d'aide vaine à l'Afrique, il veut signifier qu'il est temps d'être plus exigeant. Les appels de M. Bockel à une "générosité plus efficace" allaient dans ce sens. Mais la part déterminante de l'Afrique dans l'influence française par ailleurs déclinante sur ce continent comme dans le monde, amène M. Sarkozy à ménager les "vieux amis" de Paris, même s'ils sont loin d'être des parangons de bonne gouvernance.

Mais en promettant la "rupture", M. Sarkozy a créé une attente. Les sociétés civiles africaines, reliées par Internet aux diasporas d'Europe et soutenues par des ONG internationales, veulent le prendre au mot. Dans les pays concernés, le soutien français à des satrapes indéboulonnables et sans successeur ternit l'image du "pays des droits de l'homme". Si le départ de M. Bockel marquait un retour au statu quo ante, le réveil pourrait être douloureux.


Philippe Bernard
Article paru dans l'édition du 22.03.08

Publié dans L'AFRIQUE

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