Luis Moreno Ocampo : "Le destin d’un procureur international est d’être critiqué"

Publié le par Rue89.com

20080313Moreno.jpgLuis Moreno Ocampo, procureur de la Cour pénale internationale (CPI), a ouvert des procédures dans quatre pays africains: Ouganda, Soudan, Congo et République Centrafricaine. il a engagé également des "examens préliminaires" secrets sur six pays dans trois continents, y compris les cas des paramilitaires et des FARC en Colombie et les récents événements au Kenya.

 

Né en 1952, père de quatre enfants, cet ancien avocat argentin est devenu procureur de la CPI en 2003 (la CPI avait été créée en 1978 par le Traité de Rome). Il est compétent pour enquêter sur les génocides, les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis après le 1er juillet 2002. Interview.

 

Vous êtes souvent l’objet de critiques. On vous reproche d’être trop prudent ou timide, comme si on attendait de vous plus d’initiatives...

 

Le destin d’un procureur international est d’être critiqué. Les mêmes gens qui critiquaient Carla del Ponte lorsqu’elle s’est concentrée sur le président serbe, Slobodan Milosevic, me critiquent pour un cas considéré comme mineur comme Thomas Lubanga Dyilo dans la République Démocratique du Congo (RDC). Il n’y a pas de consensus et je trouve très bien qu’il y ait des critiques. Je me suis engagé à poursuivre des hauts responsables et j’ai tenu mes promesses. Lubanga est le numéro un des criminels dans l’affaire qui le concerne. Nous poursuivons aussi Germain Katanga et Mathieu N’Gudjolo, deux chefs d’un autre groupe actif en RDC.

 

Quant à la l’Armée de la Résistance du Seigneur, la LRA (Lord’s Resistance Army), en Ouganda, nous enquêtons sur les cinq plus hauts responsables, y compris Vincent Otti et Joseph Kony. Concernant le Darfour, nous avons inculpé Ahmed Harun, qui était le ministre de crimes perpétrés en 2003 et 2004, dont le déplacement de 2.5 millions de personnes, en utilisant les milices Janjaweed. Il est actuellement ministre des affaires humanitaires. Depuis mai 2007, je mène aussi une enquête en République Centrafricaine pour des cas de viols massifs perpétrés début 2003.

 

Sur quelle base poursuivez-vous la LRA en Ouganda?

 

Dans la période que nous considérons, entre 2002 et-2004, les crimes les plus sérieux en Ouganda ont été commis par la LRA. Il y a eu plus de 2500 homicides. Nous avons reçu des allégations contre d’autres responsables, et c’est pourquoi nous avons demandé des renseignements à l’Ouganda.

 

Une commission internationale a examiné les crimes commis au Darfour et elle affirme qu’il n’y a pas eu de génocide. Qu’en pensez-vous?

 

La commission a estimé qu’elle ne pouvait pas prouver la volonté de commettre un génocide au Darfour. Le génocide ne dépend pas seulement du nombre des crimes mais aussi des intentions de ses auteurs. La commission a estimé que cet aspect n’était pas prouvé. Cependant nous avons présenté un cas. Il s’agit d’une attaque coordonnée par le ministre de l’Intérieur du Soudan, Ahmed Harun, contre la population civile du Darfour. Nous avons prouvé l’existence de crimes contre l’humanité et des crimes de guerre. Nous n’écartons pas le fait qu’il y ait eu d’autres crimes comme le génocide. Mais il me faut des éléments de preuve pour les présenter à la Cour.

 

Quelle est votre méthode de travail pour les crimes de très grande ampleur, comme au Darfour? Ecartez-vous l’inculpation du président Al Bachir?

 

Le Statut de Rome m’oblige à enquêter sur les crimes les plus graves. Comme il s’agit de crimes massifs, il y a un grand nombre d’auteurs. Je focalise mon action sur les personnes les plus responsables à partir des preuves récoltées. Dans les enquêtes que nous menons, nous n’écartons l’inculpation de personne, tout dépend des preuves que nous pourrions réunir. Mes seules limites sont mes preuves.

 

Vous avez visité la Colombie en novembre 2007. Quel est le résultat de vos examens préliminaires?

 

Notre tribunal intervient lorsque le système national de justice n’investigue pas. En Colombie nous sommes en train surtout d’examiner les procédures ouvertes contre les chefs des paramilitaires, enquêtes qui touchent une quarantaine de membres du Congrès colombien. Nous avons rencontré les victimes, les juges et les procureurs qui mènent les investigations, y compris le président de la République et des membres du gouvernement, pour comprendre leur vision des faits. Nous sommes en train d’analyser l’évolution de ces cas dans la justice colombienne et nous allons terminer une évaluation pour nous prononcer.

 

Que pensez-vous des accusations du président de la Colombie, Álvaro Uribe, contre le président du Venezuela, Hugo Chavez, qui aurait financé les FARC?

 

Nous allons probablement chercher ces informations car nous pouvons demander ces renseignements aux trois États concernés, la Colombie, le Venezuela et l’Équateur, qui font partie du Traité qui a créé notre Tribunal.

 

Quel est votre position sur les FARC? Allez-vous déclencher des poursuites?

 

Les crimes de guerre ou contre l’humanité peuvent être commis par des groupes non-étatiques. Les FARC sont passibles d’une enquête. Le gouvernement colombien nous a envoyé des informations car il y a des cas judiciaires contre des leaders des FARCDans le Statuts de Rome, il n’y a rien qui exige que seul l’État puisse commettre de tels crimes.

 

Entretien réalisé avec la collaboration de Sylvain Savolainen

Publié dans L'AFRIQUE

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