Tchad : Le gouvernement doit s’expliquer sur la « disparition » de deux responsables de l’opposition politique

Publié le par hrw.org

undefinedNgarlejy Yorongar et Ibni Oumar Mahamat Saleh ont été arrêtés par l’Armée

 

(Paris, le 26 février 2008) — Une enquête de Human Rights Watch au Tchad a établi que deux membres de l’opposition politique, que le gouvernement affirme ne pas détenir, ont en réalité été arrêtés par les forces gouvernementales de sécurité le dimanche 3 février. Leur arrestation a fait partie d’une vague de répression contre les opposants politiques dans la capitale N’Djamena, à la suite d’une tentative de coup d’Etat menée par des rebelles tchadiens début février.

Le 21 février, le gouvernement tchadien avait déclaré que «l’enquête diligentée notamment par la police judiciaire et la direction des renseignements militaires n’a pas jusqu’à ce jour permis de retrouver » Ibni Oumar Mahamat Saleh, porte-parole d’une coalition de partis d’opposition, et Ngarlejy Yorongar, important parlementaire de l’opposition, et qu’il ne leur avait pas été possible de «déterminer avec exactitude les circonstances de leur disparition». Le ministre de l’Intérieur, M. Ahamat Mahamat Bachir, annonçait plus tard le même jour que Yorongar avait été aperçu la veille dans son quartier. Cependant, plusieurs témoins oculaires ont dit aux chercheurs de Human Rights Watch à N’Djamena que des soldats du gouvernement tchadien avaient arrêté les deux hommes le 3 février. La famille et les avocats de Yorongar démentent qu’il soit réapparu.  
 
« Le gouvernement affirme ne pas savoir dans quelles circonstances Yorongar et Ibni ont disparu», affirme Georgette Gagnon, Directrice de la Division Afrique de Human Rights Watch. « Notre enquête laisse peu de doute sur le fait que c’est le gouvernement qui les a pris, et nous tenons le gouvernement pour entièrement responsable de leur état de santé et leur retour en toute sécurité. »  
 
Le ministre de l’Intérieur, M. Bachir, a affirmé le 14 février que les deux opposants ont été arrêtés lorsque les forces rebelles contrôlaient les quartiers de N’Djamena dans lesquels ils habitaient, suggérant que les rebelles étaient responsables de leur disparition. L’enquête de Human Rights Watch conclut cependant que dans chaque cas, les forces de sécurité du gouvernement ont réaffirmé avoir le contrôle total des quartiers en question avant le moment auquel, selon les témoignages, les arrestations ont eu lieu.  
 
Selon des témoins oculaires, le 3 février vers 17 heures 30, des soldats sont arrivés au domicile de Ngarlejy Yorongar, président du parti Fédération Action pour la République (FAR). Les forces rebelles avaient déjà commencé à se retirer de la zone, le quartier Moursal du 6ème arrondissement de N’Djamena avant midi ce jour-là. A 17 heures 30, seules les forces du gouvernement ont été vues dans la zone. Des témoins ont fournis à Human Rights Watch des informations détaillées sur les uniformes, insignes et véhicules des soldats, indiquant qu’ils étaient membres de l’Armée Nationale Tchadienne (ANT). Ils ont fait référence à des écussons portant le drapeau tchadien, à de caractéristiques épaulettes à bandelettes jaunes, et à des motifs de camouflages et couleurs d’uniformes et turbans qui ont tous été reconnus comme distinctifs de l’armée tchadienne.  
 
Selon les témoins, une dizaine de soldats du gouvernement sont entrés de force dans le domicile de Yorongar après avoir martelé à sa porte. Un nombre similaire de soldats ont attendu dehors dans la rue.  
 
Un témoin a décrit ainsi la capture de Yorongar : « Les soldats n’ont pas hésité. Ils sont allés directement vers Yorongar, l’ont pris et l’ont poussé. Il [Yorongar] a dit «Pas besoin d’être violent, je vous suis. » ».  
 
Yorongar a été vu pour la dernière fois alors qu’il était poussé dans une Toyota beige 4x4 neuve, caractéristique de l’armée tchadienne. La voiture n’avait pas de plaque d’immatriculation.  
 
Après l’annonce du ministre de l’Intérieur, M. Bachir, affirmant que Yorongar était réapparu près de son domicile, le ministre des Affaires étrangères, M. Ahmad Allam-Mi a accusé Yorongar de « jouer à ce petit jeu cache-cache ». La famille de Yorongar a démenti l’avoir vu et a accuse le gouvernement de « la torturer moralement » en faisant de fausses déclarations à propos du lieu où il se trouve.  
 
Ibni Oumar Mahamat Saleh, le porte-parole de la Coordination Pour la Défense de la Constitution (CPDC) a aussi été arrêté le dimanche 3 février. Vers 19 heures 30, une dizaine d’hommes lourdement armés sont arrivés dans une Toyota beige 4x4 au domicile de Ibni. Depuis 15 heures ce jour-là, seules les forces du gouvernement avaient été vues dans la zone, le quartier des Deux Châteaux dans le 4ème arrondissement de N’Djamena.  
 
Un témoin a déclaré à Human Rights Watch : « Les soldats ont dit « Qui est le propriétaire de cette maison? » Ibni [Saleh] a répondu calmement. Il a dit « C’est moi ». Ils l’ont bousculé et ses lunettes sont tombées, mais ils ne l’ont pas laissé les ramasser. Les soldats l’ont mis à l’arrière d’un camion et l’ont emmené. Il n’a pas résisté. »  
 
Des témoins oculaires ont détaillé de la même manière les uniformes des soldats comme étant ceux de l’armée tchadienne.  
 
Le 22 février, le gouvernement tchadien a annoncé « la création d’une commission d’enquête ouverte au besoin à la communauté internationale » afin de déterminer le lieu où se trouvent les deux chefs de l’opposition disparus.  
 
Human Rights Watch craint que deux hommes ne soient victimes de disparitions forcées. La Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées, adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies en 2006 , définit la disparition forcée comme « l’arrestation, la détention, l’enlèvement ou toute autre forme de privation de liberté commis par des agents de l’Etat ou par des personnes ou des groupes de personnes qui agissent avec l’autorisation, l’appui ou l’acquiescement de l’Etat, suivi du déni de la reconnaissance de la privation de liberté ou de la dissimulation du sort réservé à la personne disparue ou du lieu où elle se trouve, la soustrayant à la protection de la loi ».  
 
« Le gouvernement tchadien doit publiquement avouer où se trouvent Yorongar et Ibni » affirme Georgette Gagnon. « Ils devraient être relâchés immédiatement, ou inculpés d’un crime, et tous leurs droits doivent leur être reconnus, dont le droit d’avoir accès à un avocat et de prendre contact avec la famille, le droit de faire l’objet d’un examen médical ainsi que le droit à une audition devant un juge impartial afin de déterminer la légalité de leur détention. »  
 
Le 14 février, le gouvernement tchadien a reconnu la détention d’une des principales figures de l’opposition parlementaire, M. Lol Mahamat Choua, qui avait été précédemment porté disparu. Le ministre tchadien des Affaires étrangères Ahmad Allam-Mi a décrit l’ancien président du Tchad, âgé de 70 ans, comme étant « un prisonnier de guerre », précisant qu’il avait été « pris sur le champ de bataille ». Selon les témoins oculaires cependant, M. Choua a été arrêté à son domicile, le 3 février, aux environs de 17 heures 30, par une quinzaine de soldats portant des uniformes et des turbans kaki. Une information fournie par des témoins suggère que l’arrestation de M. Choua aurait été menée par la Garde Présidentielle, une branche de l’armée tchadienne directement liée au Président Déby. Deux témoins oculaires ont décrit les fusils des soldats comme étant noirs, alors que la Garde Présidentielle porte des fusils d’assaut qui se distinguent des armes des autres branches de l’armée en partie à cause de leur finition noire mate. Un troisième témoin oculaire a déclaré que les soldats portaient l’insigne de la Garde Présidentielle sur leurs uniformes.  
 
M. Choua dirige un comité chargé de l’application d’un accord passé en août 2007 entre le gouvernement et de nombreux partis politiques, supervisés par l'Union européenne, dans le but de mettre en œuvre les réformes devant aboutir à l’organisation d’élections libres et transparentes en 2009. M. Choua est retenu sans charge contre lui dans une prison militaire de N’Djamena. Il a reçu la visite du Comité international de la Croix rouge (CICR), de l’ambassadeur français et de la délégation de la Commission européenne à N’Djamena. Jusqu’ici, M. Choua s’est vu refuser la visite des membres de sa famille et de son avocat.  
 
Jean-Bernard Padaré, un avocat ayant défendu des cas importants de violations de droits de l'Homme au Tchad, a reçu, sur son téléphone mobile, des menaces de mort de la part de personnes inconnues depuis qu'il a entrepris des poursuites judiciaires afin de savoir où se trouvent les détenus. M. Padaré a également été victime de harcèlement et d’intimidation de la part de personnes inconnues, notamment le 20 février alors qu’il était en présence d’un chercheur de Human Rights Watch. Dans ce cas, un homme habillé en civil attendait près de la voiture de M. Padaré tard dans la nuit. Lorsqu’ils lui ont fait face, l’homme a caché ce qui aurait pu être une arme, a marché prestement jusqu’à une voiture proche parée plaque d’immatriculation gouvernementale, et s’est en allé.  
 
Human Rights Watch a confirmé que des tentatives d’arrestations d’autres membres importants de l’opposition avaient suivi immédiatement la tentative de coup d’Etat des 2 et 3 février. Les soldats du gouvernement, en tentant d’arrêter M. Saleh Kebzabo, membre de l’opposition, chez lui à N’Djamena le soir du 3 février, ont, selon les témoins, tiré sur un membre de sa famille en le blessant.  
 
Des soldats dans deux camions se sont arrêtés au domicile de M. Salibou, le secrétaire de la coalition CCPD de M. Ibni Oumar Mahamat Saleh à deux reprises dans la nuit du 3 au 4 février, à 19 heures 30 et à 2 heures du matin, selon les témoins. Mais celui-ci n’était pas là. Des témoins ont dit à Human Rights Watch que deux hommes qui pourraient être des agents des services de renseignement sont allés chez M. Wadal Abdelkader Kamougué, parlementaire de l’opposition, le 4 février.  
 
Human Rights Watch exhorte les gouvernements concernés à faire pression sur le gouvernement tchadien afin que les membres de l’opposition détenus soient relâchés ou inculpés. Le 11 février, le Commissaire européen Louis Michel a demandé la « libération immédiate » des membres de l’opposition, une demande à laquelle s’est joint Jean Ping, Président de la Commission de l’Union Africaine le 22 février. Les 27 ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne se sont déclarés le 18 février « profondément préoccupé[s] par l’arrestation de membres de l’opposition politique non armée au Tchad ». Le ministre français des Affaires étrangères Bernard Kouchner a affirmé le 22 février que la visite du Président Nicolas Sarkozy prévue fin février dépendrait, entre autres choses, du fait que la lumière soit faite sur le sort des responsables de l’opposition disparus.  

Publié dans DROITS DE L'HOMME

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