Tchad : le soutien français à Idriss Deby au prix fort

Publié le par Rue 89.com

sd.jpgLoin de l’agitation électorale de Neuilly ou des confidences candides de la première dame, la France est confrontée à une crise africaine aux allures de cauchemar. Il y a dix jours, un discret coup de pouce militaire français sauvait le président tchadien Idriss Deby d’une probable défaite face à des rebelles. Confronté à sa première crise chaude, Nicolas Sarkozy avait choisi, après hésitation, la continuité de la politique africaine de ses prédécesseurs, juste un peu plus discrètement.

 

La victoire ainsi assurée au Président Deby permettait à la force européenne -en fait largement française- de commencer à se déployer dans l’est du Tchad pour protéger les réfugiés du Darfour voisin. Et d’en profiter pour demander au chef de l’Etat tchadien de grâcier les six Français, membres de l’Arche de Zoé, qui purgent leur peine de prison en France.

 

Ce faisant, Paris fermait les yeux sur un acte qui s’est déroulé pendant que l’armée française sauvait le régime d’Idriss Deby: trois hommes, trois opposants légaux dont un ancien chef de l’Etat du Tchad, Lol Mahamat Choua, ont été arrêtés à N’Djaména, et, depuis, ils ont disparu.

 

Les cris d’alarme de leurs partisans ont été entendus à Bruxelles, à la Commission européenne, avant de l’être à Paris.

 

Finalement, mercredi soir, Bernard Kouchner a fait part de sa "vive préoccupation", un langage fort diplomatique pour ce qui prend l’allure d’une terrible bavure du régime tchadien. De manière très inquiétante, en effet, le ministre de la justice tchadien a lancé mercredi une enquête pour savoir comment les trois opposants ont été arrêtés et a espéré les retrouver dans les meilleurs délais. Or c’est la garde présidentielle tchadienne qui les a enlevés à leur domicile, et chaque jour qui passe fait craindre le pire quant à leur sort.

 

La gestion de toute la crise tchadienne vaut à la France de sévères critiques sur le continent noir. L’humanitaire dévoyé de l’Arche de Zoé et les interventions intempestives du Président, puis le sauvetage de ce régime brutal et bien peu démocratique... Tout cela a donné l’impression d’une politique africaine à la fois bien théâtrale, mais surtout loin de la rupture annoncée, sur ce plan aussi, par Nicolas Sarkozy.

 

En France, il est une sinistre tradition qui fait de la politique africaine le jardin secret de l’Elysée -De Gaulle, Mitterrand, ou Chirac, en ont usé et beaucoup abusé. Loin de tout contrôle parlementaire, et à l’abri des regards trop curieux de l’opinion publique. D’une autre génération, Nicolas Sarkozy avait une chance d’innover. Mais il s’est laissé prendre dans les filets serrés de la Françafrique, par une politique à courte vue.

 

Jean-François Bayart, un chercheur africaniste français, parlait cette semaine dans une tribune au Monde d’"obscénité franco-tchadienne". La formule est violente. Mais si les trois hommes politiques tchadiens enlevés pendant les combats ne devaient pas réapparaître, le sauvetage d’Idriss Deby aura coûté bien cher.

 

Pierre Haski

Publié dans DROITS DE L'HOMME

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