Darfour : Les larmes de sang

Publié le par mwindapress


Image de lTout comme les hommes, les nations naissent et meurent. Ne faut-il pas mettre fin à la plupart des États africains et inventer autre chose de plus humain ? Car, englués dans leur dysfonctionnement structurel originel, ils ne sont que violence. Où que l'on soit en Afrique, le système étatique mis en place sur un modèle, il est vrai, importé, ne se distingue que par sa perversité déployée à l'échelle continentale et par son caractère atrocement répressif.

Si la répétition est pour la science un élément primordial pour son progrès, celle de l'histoire marque bien souvent un retour en arrière. Ce bégayement constitue, en règle générale, un recul douloureux pour les populations. C'est pourquoi, il convient d'opérer sans cesse une relecture du décor et de la réalité concrète afin de ne point avancer le nez dans le guidon. Il est de ces évidences connues de tous mais dont la mesure n'est prise que partiellement par ceux-là mêmes qui prétendent avoir cerné les contours du malaise. Évidences sur lesquels il importe de revenir en spirale, sans se fatiguer, afin de ne pas succomber à la tentation des avatars de solutions simplistes et, surtout, afin de repousser l'accommodement à l'horreur au profit d'une réflexion globale et féconde visant une solution définitive.


En Afrique, le sida tue, le silence aussi ; le choléra tue, le silence aussi ; la dictature tue, le silence aussi ; les rivalités ethniques tuent, le silence aussi. Une tragique évidence ! Doit-on se taire, pour autant ? Assurément NON. Car, sous ce silence se tassent beaucoup de bruits. Et si l'ennemi non palpable mais conceptuel des africains n'était que ce silence alimenté par une paresse d'esprit ? A travers cet espace d'expression et de liberté éclairant, ce site Mwinda me permet de monter sur le toit de la maison et d'hurler très fort afin que nul n'ignore les larmes de sang des familles plongées dans des deuils inconsolables, un peu partout en Afrique.

Comment briser ce silence ravageur qui n'est en définitive qu'une forme d'approbation ? Et plus largement, comment sortir de la brutalité ?

Un drame épouvantable se déroule sous nos yeux : le Darfour où l'horreur est absolue. Cela fait bien des années que les « darfoulis » se font massacrer et que l'instabilité secoue toute la région impliquant le Tchad et la Centrafrique. La résolution de ces conflits ne peut s'appuyer sur les Chefs d'États africains tant ils sont, eux-mêmes, d'anciens chefs de guerre ou disposent de leurs propres brasiers potentiels ou en activité. Comme il y a quelques années pour le Rwanda, que des larmes de crocodiles sont versées pour le Darfour. Et le droit d'assistance à la personne en danger ne vaut-il que quand il s'agit des occidentaux ? A quand le droit d'ingérence humanitaire ?

Au XXIème siècle, il est insupportable de laisser des pseudos responsables massacrer les populations. De nombreuses sociétés occidentales se réclamant être des démocraties se sont, par le passé, accommodées de l'esclavage, de la colonisation, de la ségrégation, de l'apartheid, des dictatures africaines. Et aujourd'hui du Darfour ! Son crime ? Ses richesses naturelles comme aux Congo.

Ce pesant silence, coupable, enfonce davantage les « darfoulis » dans la tragédie. Il rend, on ne peut plus, orphelins tous les oppressés du monde. Détourner son regard pendant que l'on tue au Darfour, c'est de la complicité. Cette attitude est, en réalité, une traduction lamentable d'une faible prise de conscience collective des enjeux vitaux par les africains eux-mêmes. Elle n'est pas spécialement liée à l'éloignement des faits mais à l'appauvrissement de la pensée de plus en plus détachée des fondements culturels ancestraux et à l'absence d'une vision du monde en pleine mutation.

En effet, pendant les guerres successives au Congo/Brazzaville, un quartier de la capitale (Poto-poto) fut bombardé par les forces gouvernementales pendant que la vie continuait allègrement dans une autre partie de la ville ! Et un an après, c'est la seconde partie, Bacongo, de la même capitale qui fut vidée de ses centaines de milliers d'habitants pendant que Poto-poto vaquait à ses occupations, des mois durant ! Ce silence ou peut-être cette indifférence ouvrit un boulevard à la cruauté. Que des larmes et du sang. La suite est une tragédie politique qui hante, aujourd'hui encore, l'esprit des congolais et sa sphère politique à travers les disparus du Beach par le biais d'une juridiction extranationale.


Au regard des réalités sociologiques, il n'existe aucun élément analytique permettant de dégager un principe général selon lequel, chaque peuple doit former un État et que chaque État ne doit comprendre qu'une nation. La politique expansionniste d'outremer de l'Europe impériale usant de la négation des nations autochtones authentiquement avérées fut légitimée par le biais d'une telle et curieuse idée. Que des larmes et du sang. C'est en s'appuyant également sur ces mêmes considérations que les actuels États africains néocoloniaux, pour l'essentiel, prônent une nation, somme toute, décrétée au détriment des nations vécues.


La problématique d'édification d'une nation transcende les frontières étatiques qui ne sont étanches qu'aux populations, mais demeurent ultra poreuses aux armes de guerre. Les ethnies et tribus brouillent la réflexion dès lors que l'on s'empare de ce sujet en tentant de l'examiner dans sa forme réductrice d'État singulier. Dans un contexte mondial d'union des pays, c'est davantage de la mise en place d'un projet social et de la construction d'États viables visant prioritairement l'éradication de la misère dont il devrait s'agir principalement que du rejet de l'autre.


Mais depuis toujours, les dictateurs se sont vissés au pouvoir et ne doivent leur maintien que par l'anéantissement des capacités de progrès notamment les forces productrices, par l'anéantissement des capacités de cohésion à savoir les forces culturelles et par l'écrasement des capacités d'action conférant aux forces armées une typologie sans allure proche des vulgaires guérilléros. D'où l'effondrement de l'État dont ils ont pourtant la charge d'édification. Dès lors, le crime de haute trahison qui s'ajoute aux crimes de sang semble établi.


Devant une crise devenue chronique et une généralisation de la corruption, l'avènement démocratique tant souhaité ne saurait s'instaurer à cause des distorsions liées à la misère. Lorsque tout est pénurie, aux encablures de la mort, on ne peut résister à quelques billets de banque. Une démocratie est-elle possible au pays de la corruption et de la misère ? Ainsi, pour espérer lutter contre les dictatures africaines richissimes au max, il faut disposer des moyens équivalents sinon d'une parole forte susceptible d'être entendue par les estomacs atrophiés par des années de jeun. Le déficit de culture démocratique est une difficulté de taille qui nourrit à son tour ce même déficit. Alors, l'épreuve s'avère titanesque.

Dès lors, la contribution de la diaspora prend une dimension encore plus importante que son complémentaire rôle traditionnel. Ces dernières décennies, l'apport de la diaspora s'est accru considérablement mais son impact reste limité du fait de la dispersion des fonds destinés essentiellement aux moyens de subsistance ne soutenant aucun projet véritablement. Le découragement est tel que toute personne dans la force de l'âge, au pays, ne nourrit secrètement qu'un projet d'une aventure de quitter le pays. Cela dit, une vie y est toujours possible mais à quel prix ?

Nulle part, dans les administrations, on accueille encore le public avec des civilités. Presque plus personne ne sait plus dire « merci » ou tout simplement « excusez-moi ». La diaspora sollicitée à tout instant, avant le voisin ou le cousin, est soumise à une rude épreuve à forte pression sociale sans précédent. Tout paraît aux parents restés au pays comme un dû vis-à-vis de la diaspora. Il est impossible de bâtir une société sans les valeurs de reconnaissance de l'effort de l'autre. Laquelle reconnaissance encourage le donateur et rappelle au receveur les limites du cœur et le devoir de rebondir.

Les jeunes africains ont sans doute compris l'aspect piégeant d'un tel milieu de vie où l'on ne verse que des larmes et du sang mais jamais l'on ne pleure de joie. Le temps qui s'égrène n'est porteur d'aucun espoir mais ne délivre que le désespoir et la désolation. Ce manque de perspective réelle est à la base du phénomène d'immigration décrié en Europe. Là aussi, que des larmes et du sang. Des jeunes africains, au péril de leurs vies, sont donc tentés d'aller voir ailleurs. Là où les télévisions satellites étrangères clament les réussites. Qui peut donc tenir encore un projet dans la durée au pays, en Afrique subsaharienne ? Personne ! Même pas les dictateurs eux-mêmes qui se sont, de toute évidence, façonnés une discrète piste pour une soudaine fuite le cas échéant. Ici, se pose, alors, la question de la confiance à tous les niveaux, d'où l'absence des investisseurs.

Tout comme les programmes d'ajustement structurels du FMI, la quasi-totalité des projets individuels initiés par la diaspora s'est soldée par un échec : des comptes non rendus, l'argent dilapidé etc. Reste à tenter un projet collectif de grande envergure. Mais la dictature représente un frein sérieux aux initiatives d'une telle ampleur. C'est pourquoi, la diaspora devra sans doute se battre afin de participer à l'édification d'un ordre nouveau pour une nouvelle Afrique. Pris au piège de l'éloignement, eux qui pensaient rentrés au pays ont vu leurs projets s'envoler tant se sont éternisées les dictatures en Afrique. Progressivement, ils deviennent des étrangers vis à vis de leurs pays d'origine tant ils en ignorent les nouveaux codes de fonctionnement. Au-delà des considérations économiques, le développement du saccage des valeurs humaines amène de plus en plus les africains de la diaspora à faire le choix de se faire inhumer en Europe près de leurs enfants afin de ne point voir leurs sépultures qui gisent dans des cimetières du pays où l'herbe sauvage touffue remplace les fleurs qui, elles, sont systématiquement pillées et remises sur le marché ! Autant de petites choses qui alourdissent la corbeille de la tristesse entrainant la sinistrose.

Considérés comme étrangers en Europe qui n'a pas encore résolu la question d'intégration de l'immigration africaine, ils sont scandalisés de voir que l'Occident protège et offre davantage de l'hospitalité aux dictateurs africains et leurs suites qu'elle n'accueille les victimes de cette dictature qui veulent en échapper. L'Europe devra être en accord avec les valeurs qu'elle prône du haut de ses tribunes.

Mais à l'heure actuelle, le Darfour brûle. Qui peut éteindre ce feu ? Comme l'union n'a jamais été un handicap, les questions africaines trouveront des solutions durables dès lors qu'elles seront traitées dans toutes leurs dimensions au-delà des absurdes frontières. Le combat pour l'émancipation des pays africains exige de s'affranchir des vendeurs d'illusions pseudos démocratiques. Il exige également une véritable prise en compte des facteurs extérieurs et celle des aspects culturels et sociologiques locaux d'essence africaine axés sur le développement de l'Homme.

Ces questions sont si imbriquées et si complexes qu'elles nécessitent la participation des talentueux fils du pays avertis des enjeux réels. Les virtuoses de la complexité aideront à démêler ce qui est compliqué puis les adeptes de la simplicité procéderont à la réduction car nul ne détient la vérité. Mais les réduire à la seule éviction du dictateur à travers une quelconque élection, par exemple, n'évacue pas le risque d'en récolter un autre tant les vrais démocrates sont rares et abondent les postulants à la dictature et dictateurs en herbe. C'est toute la pratique de la politique qu'il faudrait balayer en la rendant illégale, le temps de respirer un peu et de reprendre les esprits : carton rouge à tous !

Abraham Avellan Wassiama

(1)
Darfour - Massacres et pétrole : la responsabilité des grandes puissances.

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